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Les entreprises « délivrent », certes… mais un « 95/5 » lourd de conséquences.

Vous connaissez par cœur le refrain favori des partisans de la « théorie de l’offre »: on ne peut donc pas redistribuer de « richesses » aux salariés, (quelle tristesse) et soutenir le pouvoir d’achat (théorie de la demande) pour l’excellente raison que les profits des entreprise subissent impitoyablement les rigueurs d’une crise de croissance depuis l’automne 2011, laquelle mena l’Eurozone au bord de l’éclatement.

Les chiffres exposés dès le 3ème paragraphe en apportent la preuve imparable.

L’Europe se rapproche de la déflation mais les dividendes (une « richesse » introuvable pour les salariés mais opportunément distribuable aux actionnaires) ont progressé de 36% (estimation basse) dans l’intervalle.

Suite à l’épisode de tension des taux de 2011, les profits des entreprises du SBF120 ont régressé de -30% en 2012 (à 50,8MdsE contre 74MdsE en 2011) malgré les 1.000MdsE d’Euros injectés par la BCE sous forme de LTRO.

Ils ont encore chuté de -9% en 2013 (à 47MdsE) malgré le « QE-3 » de la FED (85Mds$/mois) et le déferlement de liquidités orchestré par le Japon et l’Angleterre (soit l’équivalent de 65Mds$/mois).
Au total, 150Mds$ furent injectés chaque mois en 2013, dans un système financier mondial totalement interconnecté et dont toutes les multinationales ont pu profiter indistinctement puisqu’elles ont pu investir leur trésorerie -largement excédentaire- dans tous les instruments obligataires présentant une opportunité de gain sur la planète.

Et des opportunités, il y en a eu, comme rarement depuis le krach obligataire de 1994: les dettes des pays périphériques ont vu leur valeur nominale s’envoler de 15% en 2013 et elles sont bien parties pour battre ce record -jugé historique- en 2014.

Un vrai « jackpot » pour des entreprises riches -selon certaines estimations- d’une trésorerie de 6.000Mds$ (dont 1.200Mds$ rien que pour les composantes du S&P500).

Si les entreprises du CAC40, de l’Eurostoxx50, de l’Eurostoxx600, sont à la tête d’une trésorerie pléthorique, les bénéfices non financiers ont hélas régressé.

Les groupes cotés -sous la pression de leurs actionnaires- ont dû « serrer les boulons », « ajuster leurs effectifs »… et comme le veut le dicton « faire plus avec moins ».

Traduit en langage de directeur financier, cela donne faire « plus » de dividendes (+5,6%) et « moins » d’investissements créateurs d’emplois (-5%) en 2013.

Mais ça, c’était « avant » ! Oubliez, 2012, oubliez 2013, c’est de l’histoire ancienne.
Avec 2014, place au retour des profits… mais sur le terrain, la situation empire !

Selon les données d’Henderson Global Dividend Index et de Ricol Lasteyrie, alors que les dividendes explosent de +30% au 1er semestre 2014 (à 41MdsE contre 42,6MdsE versés sur l’ensemble de 2013), l’investissement recule symétriquement de -4,7%… et c’est encore pire du côté des embauches avec un recul de -5%, sans parler de la masse salariale qui continue de se contracter (de -0,3%).

Mais il y a plus: alors que les embauches et les hausses de salaires sont au point mort, le montant des dividendes distribué en 2014 dépasse au bout de seulement 8 mois les 41,3MdsE versés pour l’ensemble de l’année 2007 (au sommet du cycle), alors que les profits tirés des activités non financières sont loin d’avoir retrouvé les niveaux de l’époque.

Si la hausse de 30% des dividendes est due à un « effet de base » positif au sein du CAC40 (après un creux de vague au 1er semestre 2013), au niveau européen, la hausse des dividendes atteint +18% à 111MsdE, la plus importante depuis 2011… et au niveau mondial, la hausse atteint +11,7%.

C’est juste 4 à 5 fois plus « généreux » que la croissance mondiale anticipée par le FMI et l’OCDE (ne parlons pas de l’Eurozone qui flirte avec la récession, ni des Etats Unis qui impriment 5$ pour obtenir 1$ de PIB supplémentaire).

La BCE va prendre le relai de la FED dès octobre: les liquidités « non conventionnelles » vont continuer de se déverser en cataracte dans le bilan des banques européennes et cette fois-ci de façon plus directe que via les mécanismes de transmissions Etats-Unis > Europe bien rôdé mis en place par la FED depuis 2009.

La surliquidité va continuer d’encourager les rachats massifs de leurs propres titres par les entreprises (la barre des 500Mds$ sera allègrement franchie en 2014 après 450Mds$ en 2013).
Puis les fusions/acquisition à caractère défensif et fiscal (déjà plus de 1.500Mds$ d’opérations en 8 mois dans le monde, soit une hausse de 60% par rapport à 2013… et en France, c’est +160% (contre +100% en Europe).

Mais ces liquidités « non conventionnelles » méritent bien leur nom: elles sont effectivement dotées de propriétés physiques étranges.

Elles s’évaporent instantanément -comme les profits depuis fin 2011- quand on essaye de les convertir en investissements, en hausse de salaires, en prêts à l’économie réelle. Les liquidités des banques centrales se comportent comme de l’antimatière dès qu’elles rentrent en contact avec « l’économie réelle ».

Il se produit ce que décrivent les physiciens lors des collisions atomiques à grande vélocité (ne pas hésiter à se plonger dans les articles traitant de l’exploration des composants ultimes de la matière du CERN).
Elles laissent une trace parfaitement lisible dans les « chambres à bulles » (les marchés adorent les « bulles » !) mais s’annihilent dans le milliardième de seconde qui suit leur entrée en contact avec les particules composant notre univers « réel ».

Côté « hedge-funds » (+8% d’encours en 2014), les liquidités demeurent pleinement opérationnelles si on les transforme en produits dérivés, en arbitrages à effet de levier. Les liquidités « non conventionnelles » ne semblent pouvoir s’épanouir qu’au cœur de la finance « non conventionnelle ».

Les banques européennes ont par exemple accru de 550Mds leurs investissements spéculatifs dans les dettes des pays périphériques et réduit de 450MdsE leurs prêts aux entreprises. Ces dernières regorgent déjà de cash, pourquoi iraient-elles emprunter ?

Mais de quelles entreprises parlons-nous ?

Les multinationales de gabarit planétaire et les grosses cylindrées du S&P500 ou de l’Euro-Stoxx600 captent la proportion absolument vertigineuse de 95% du crédit disponible.

Les entreprises que ne sont pas cotées -soit les 80% qui créent en réalité 100% de emplois- ne se voient offrir que 5% des liquidités disponibles.

Et cette proportion de 95/5 se retrouve également dans la répartition des dividendes: les 5% d’actionnaires les « plus riches » (et surtout le « top 0,1% » parmi ces 5% d’hyper privilégiés) encaissent 95% des profits distribués par les entreprises sur la planète.
Selon l’Institut fédéral suisse de technologie de Zurich, les 150 plus grosses firmes cotées contrôlent à elles seules 40% de toutes les richesses de la planète.

Cela suffit à disqualifier de façon radicale la justification d’une manipulation permanente de la valeur des actifs par les banques centrales au nom d’un « effet richesse » qui « profite à tous ».
Les « tous »… ce sont ceux qui doivent se contenter des 5% de retour sur la richesse dont ils sont les véritables créateurs.
Les 95% restants tombent dans la poche de ceux qui monopolisent déjà 95% du crédit disponible et dont le taux d’imposition des bénéfices est en moyenne inférieur à 10% (contre 30% -toujours en moyenne sauf en Irlande- pour leurs fournisseurs non cotés).

Oui, les entreprises « délivrent »… mais il s’agit d’un message de fracture sociétale -au profit des 5%, au détriment des 95%- d’une ampleur sans précédent depuis 1929.

Philippe Béchade

5 réponses
  1. Vincent
    Vincent says:

    Si le constat est déjà largement partagé par tous ceux qui ouvrent un peu les yeux, quels sont aujourd’hui les moyens de se défaire de cette financiarisation délirante de l’économie ? si ce n’est le temps car pour paraphraser une citation célèbre « Lorsque le financier aura fermé sa dernière entreprise, licencié son dernier salarié, optimiser son dernier impôt et racheter sa dernière action alors il se rendra compte qu’il ne pourra plus verser de dividende… »

  2. Zed
    Zed says:

    A chacun d’agir dans sa vie de tous les jours:
    – Vivre sans crédit
    – Epargner 30% de ses revenus
    – Ne pas avoir d’actifs addossés à de la dette

    Tout en travaillant pour des actionnaires, on est d’accord, il faut manger…

    Le plus utopiques proposeront :
    – D’interdire la spéculation ?
    – D’interdire le crédit ?

    Et pourquoi ne pas pénaliser le mensonge?

  3. Dek
    Dek says:

    malheureusement faire le constat maintenant c’est bien mais c’est beaucoup trop tard, ils ont déjà gagné depuis longtemps, nous allons nous enfoncer dans la crise comme c’est prévu, les pseudos politiques monétaires ne sont là que pour permettre de démultiplier l’effet et de mettre tout le monde dans le même bateau, alors les mêmes qui sont responsables de tout ça se présenteront aux peuples comme ceux qui détiennent les solutions pour rétablir la situation au prix de grands sacrifices certes mais pour soit disant notre bien à tous.

  4. lazzari
    lazzari says:

    très bon article avec des chiffres clés!
    La conséquence est le sur-développement de groupes privés surpuissant, ce qui met en péril les démocraties par l’action des lobbyistes et groupes de pression.
    Les états, via les banques centrales et l’exploitation des travailleurs, deviennent les nourrices de l’oligarchie qui se veut plus grosse que le boeuf…

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