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Faut-il haïr l’Allemagne ?

Le conflit entre la Grèce et l’Allemagne polarise désormais les peuples de la Zone Euro. La réponse méprisante faite par le Ministre des Finances de Berlin à la proposition issue d’Athènes est la meilleure démonstration que pour l’Allemagne il s’agit de casser un gouvernement démocratiquement issu d’élections libres et, au-delà la Grèce pour laquelle les qualificatifs les plus méprisants, les plus injurieux, ont été utilisés. Souvenons-nous des « cueilleurs d’olives ». Cela concentre sur l’Allemagne le ressentiment de tous ceux qui condamnent et refusent la suicidaire politique d’austérité. Faut-il donc haïr l’Allemagne ?

Les péchés répétés de Mme Merkel et de M. Schäuble.

Le gouvernement d’Athènes avait envoyé le jeudi 19 une demande à Bruxelles. Il y affirmait sa volonté de« coopérer étroitement avec les institutions européennes et le FMI », ainsi que celle d’ « honorer ses obligations financières vis-à-vis de ses créanciers ». Il s’y engageait à « financer pleinement toute nouvelle mesure tout en s’abstenant de toute action unilatérale qui saperait les objectifs budgétaires, la reprise économique et la stabilité financière ». La seule chose qu’il demandait était l’introduction d’une « flexibilité » permettant « des réformes substantielles » afin de « rétablir le niveau de vie des millions de citoyens grecs »[1]. Ceci n’est pas un vain mot. Le quart des enfants scolarisés en Grèce souffre de la faim. Près de la moitié de la population a renoncé à se faire soigner. Le nombre des suicides a augmenté de 40% ces cinq dernières années.

Cela n’a nullement ému Berlin. La réponse a fusé quelques heures plus tard, un « nein » aussi impératif que méprisant. Dans des commentaires qui ont « fuité » par le biais d’Edward Conway, le responsable économique de la chaîne britannique Sky News puis par Reuters, on apprend quelles conditions humiliantes et insultantes le gouvernement de Berlin mettait à son accord. Il ne veut rien moins qu’une reddition complète du gouvernement grec, lui imposant un traité léonin, une paix carthaginoise, où ce gouvernement, librement élu, devrait obtenir l’accord préalable de la « troïka » pour tout changement à apporter à la politique économique. En d’autres termes cela nie l’existence de la moindre souveraineté à Athènes.

Comment ne pas voir dans cette attitude l’écho lointain de l’ultimatum envoyé par l’Empire Austro-Hongrois à la Serbie, qui déclencha la Première guerre mondiale ? Comment ne pas y voir l’arrogance de l’Allemagne hitlérienne envoyant un autre ultimatum, en mai 1941, à la Yougoslavie et à la Grèce ? Mme Merkel devrait y prendre garde. Son comportement commence à ressembler à ce que l’on trouve de plus haïssable dans l’Allemagne. On pourrait, d’ailleurs, rafraichir la mémoire à Mme Merkel, que ce soit sur les diverses occasions où l’Allemagne a bénéficié d’un effacement partiel de sa dette (Plan Dawes, Plan Young, accord de 1953) ou sur les conséquences ultimes de l’hybris germanique, qui il y a 70 ans a conduit les forces de l’Armée Rouge à Berlin.

L’Allemagne vaut mieux que Madame Merkel

Pourtant, nous savons bien que Mme Merkel ne représente pas toute l’Allemagne, où des voix discordantes, que ce soit au parti des « Verts » ou à Die Linke, ou même dans des fractions du SPD et dans les syndicats se sont faites entendre. Toute l’Allemagne ne se reconnaît pas dans la politique mercantiliste qui a été menée depuis 2003. Toute l’Allemagne ne se reconnaît pas dans cette politique de créancier. Car une bonne partie de l’Allemagne en souffre, et l’on sait que le nombre des salaires (plein temps) inférieurs au SMIC n’a jamais été aussi grand avec plus de 7 millions de travailleurs. Le niveau des investissements dans les infrastructures n’a jamais été aussi bas, ce qui constitue aujourd’hui un problème pour la population (on sait que le nombre des retards de train est pratiquement le triple en Allemagne qu’en France) mais aussi pour l’industrie et l’économie en général. Cette politique ne profite en réalité qu’à une minorité.

Mais, cette minorité a convaincu une partie de la population de la logique de sa politique. C’est pourquoi Mme Merkel est aujourd’hui chancelière, et pourquoi le SPD, associé à son gouvernement, se fait si timide et si complaisant.

C’est une règle en démocratie : le gouvernement que l’on a élu vous représente, et vous serez identifié à la politique de ce gouvernement, sauf si vous vous y opposez activement. L’histoire se rit de ceux qui veulent en être les spectateurs.

L’Allemagne dans nos têtes

Il faut aussi regarder l’Allemagne, ou plus exactement ce parti-pris qui considère la politique de Merkel-Schäuble comme le parangon de l’efficacité, dans nos têtes. La fascination morbide que l’Allemagne, dans ce qu’elle a de pire, exerce sur les élites françaises appellerait une psychanalyse de masse, si une telle chose était possible. On peut, et on doit, y voir l’écho lointain de la défaite de 1940, et de l’abandon au pire dont les élites françaises, tant de droite comme de gauche se sont alors rendues coupables. Le liberté, la République, et l’honneur n’ont été sauvés que par une poignée de réprouvés, de « clochards célestes » pour reprendre l’expression de Romain Gary, qui en fut, lui, le petit juif né à Wilno. Au fond, et on le voit hier comme aujourd’hui, c’est dans l’abandon de la souveraineté que se construit cette politique de soumission. On voit aujourd’hui ressurgir dans le langage de la droite française, mais aussi d’une partie de la gauche, n’est-ce pas Monsieur Manuel Valls ou Monsieur Emmanuel Macron, les vieilles lunes du discours vichyste, avec cette culpabilisation permanente de la population, accusée de ne pas faire assez d’efforts, de ne pas vouloir souffrir assez. Il y a une dimension sado-masochiste dans ce discours et dans cette politique. Mais, cette dimension n’est pas que le reflet d’un inconscient trop longtemps refoulé. C’est aussi l’expression d’intérêts que l’on peut parfaitement identifier.

Alors, disons-le, cette Allemagne là est haïssable.

Si, demain, elle devait triompher, si, demain, elle devait écraser l’espoir grec avec ce qu’il représente, qu’elle sache que notre résolution à l’affronter et à la détruire sera implacable. Le nazisme est mort, lui aussi, sous les chenilles des chars soviétiques.

Jacques Sapir, membre des Econoclastes

Lien vers l’article original publié sur le blog RussEurope de Jacques Sapir

http://russeurope.hypotheses.org/3462

[1] http://www.lesechos.fr/monde/europe/0204170723979-la-grece-demande-officiellement-une-aide-prolongee-

7 réponses
  1. JLD
    JLD says:

    Bonjour à tous,
    Imaginez-vous prêter de l’argent à une personne. Puis, catastrophe, la personne ne peut plus rembourser…
    Comment allez-vous réagir ?
    Dommage

    Le nouveau gouvernement de la Grèce s’est fait élire sur un programme encore plus démagogue que celui de du PS en 2012…
    Mélenchon pense même à changer de nationalité…

    Chose à savoir, après son élection, ce gouvernement d’extrême gauche radical ne s’est pas privé pour dépenser des millions (qu’ils n’ont pas) en jet privé et hôtels 5 étoiles pour sa tournée européenne afin de convaincre ses créanciers de renégocier les termes de leurs accords…

    La question: Faut-il haïr l’Allemagne ? n’est pas appropriée…

    La vraie question est: Doit-on croire aux promesses faites par Tsipras et Varoufakis ?

  2. passant
    passant says:

    @ tonton, ouais mais à la décharge de J.S. quand on parle de l’autoritarisme allemand difficile de passer à côté 🙂

    Moi c’est plutôt la conclusion qui m’étonne un peu  »le nazisme est mort sous les chenilles soviétiques » MOUAI, je dirai en partie, sinon avec de telle réduction on peut dire que  »le nazisme est mort sous la résistance grecque » qui en bloquant mussolini en Grèce a retardé l’avancé nazi sur le front russe (nazis obligés d’envoyer des troupes en grèce), etc.., etc…

    Ce que je trouve  »comparable » entre la situation en 40 et aujourd’hui, c’est qu’à l’époque l’allemagne (nazi) a utilisé la force pour récupérer la finance de ses adverses, et aujourd’hui elle utilise la finance pour imposer sa force.
    A mon avis cela la conduira aussi à l’échec, c’est un problème de stratégie quand on veut être leader on ne peut écraser ses proches, car si on perd ses soutiens proches tout s’effondre.
    évidemment quand on veut se développer sans fin, arrive toujours un moment où c’est les proches qui ramassent (reste plus que eux à dépouiller, c’est pareil avec le TAFTA).

  3. Emmanuel B
    Emmanuel B says:

    La pertinence du fameux point Godwin est réelle quand on évoque le nazisme dans une discussion où il n’a rien à faire… Dans le cas des tendances hégémoniques actuelles de l’Allemagne, on a surtout affaire à ce qu’il faudrait appeler un « tabou Godwin », l’autocensure qui interdit de mentionner les précédentes phases historiques où la domination allemande fut catastrophique pour l’Europe. Oui, c’est bien le même peuple qui se lance à intervalles réguliers mais sous des formes diverses (heureusement non militaires cette fois-ci) dans des politiques qui écrasent ses voisins européens…

  4. jfj
    jfj says:

    Franchement je trouve cet article d’humeur plutôt mauvais et d’une argumentation pauvre.
    Comparer l’Allemagne d’aujourd’hui avec celle du 3ème Reich c’est être aussi pertinent que de comparer les prisons d’aujourd’hui avec les geôles du moyen age: Le lieu où l’on met les gens en prisons…
    Le problème en démocratie c’est que les gens qu’on élit engagent le pays en entier dans ses décisions. Pour le meilleur et pour le pire. La Grèce a élu des « gens foutres » irresponsables pour prendre en main leur destin depuis qu’ils sont dans l’Euro. Au nom de tous les Grecs, ces élus ont magouillé les comptes de leur nation et distribué à tous les Grecs les fruits des emprunts contractés auprès de leurs partenaires européens.
    Pendant cette orgie de dettes, les Grecs ont vu leur niveau de vie augmenter sans qu’ils n’améliorent la qualité de leur économie. Aujourd’hui, c’est le retour douloureux à la case départ avec la dette en plus…
    Évidemment, cela ne sera pas tenable et tout le monde le sait. Mais peut-on accepter le discours: » On efface la dette et on recommence comme avant » ? La réponse est évidemment non, et les seuls qui le rappellent énergiquement ce sont les Allemands et tous ceux qui sont responsables dans la gestion des finances publiques.

  5. emmanuel
    emmanuel says:

    J’ai vu hier soir une conférence de Michel Drac intitulé « vive la faillite »
    C’est une vision bien plus objective de l’économie que Sapir chez qui l’on sent quand meme (et je suis un peu comme lui) une nette sensibilité russe et donc plutot antiallemande.

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