BFM du 30 mars 2015 – Quelle réalité ?

Pierre_Sabatier_Olivier_Delamarche

Quelle réalité ? Olivier Delamarche VS Pierre Sabatier

Quel phénomène de fond tire les marchés actions ?

 « Nous rentrons véritablement dans les effets du Quantitative Easing qui ont débuté le mois dernier »

« Ce Quantitative Easing, il force tous les investisseurs institutionnels de la place : des assureurs, des caisses de retraite, des mutuelles, à faire autre chose que ce qu’ils faisaient jusqu’à maintenant, à savoir acheter des obligations, puisque le Quantitative Easing fait chuter l’ensemble des rendements vers 0. Donc qu’est-ce que vous faîtes quand vous êtes quelqu’un qui devait quand même verser un rendement ? Et bien vous allez chercher du rendement là où on peut encore en trouver, où là on espère en tout cas encore en trouver. Donc vous voyez très concrètement les effets mécaniques de l’effet d’éviction dans le Quantitative Easing : une création monétaire où la Banque Centrale est descendue dans sa cave pour financer les déficits publics et comment ça se traduit ? Ca se traduit par des flux qui deviennent de plus en plus positifs vers les actions européennes. »

« Aujourd’hui les marchés sont des marchés de flux […] on ne parle plus de fondamentaux. »

Toutes les nouvelles qui arrivent servent de prétextes pour légitimer les investissements sur le marché action « puisque nous n’avons plus le choix ». Preuve en est : si les gens jouaient réellement les bénéfices, les marchés actions seraient portés par les secteurs cycliques : « ceux qui bénéficient le plus du retour de la croissance : des industriels, des automobiles. »

« En réalité qu’est-ce qui soutient les marchés véritablement depuis longtemps maintenant ? Des défensives. Pourquoi ? […] Parce que ça traduit le phénomène […] expliqué : un assureur, une caisse de retraite, elle va sur les marchés actions contrainte et qu’est-ce qu’elle fait en premier ? Qu’est-ce qu’elle achète en premier ? Pas des cycliques. Ce qui va a priori lui assurer des rendements. »

« Les gens achètent du rendement […] parce que c’est leur métier »

 Que faut-il penser de l’emballement pour les déclarations de la Banque Populaire de Chine (PBOC) ?

« La Chine est en récession » et les chiffres annoncés sont très supérieurs à la réalité. Par exemple, pour ce pays qui tire sa croissance de l’investissement, l’utilisation des voies ferrées est en baisse de -5 à -10%. Même chose sur le Baltic, sur l’Harpex, preuve d’une absence d’activité en Chine.

Or le problème de la Chine c’est « qu’ils ont les fesses entre deux chaises. Il faut : 1) relancer l’activité, donc relancer un peu l’inflation etc. […] et de l’autre côté ils ont une bulle de crédits. Donc qu’est-ce qu’on fait dans ce cas là ? Est-ce qu’on baisse les taux ou est-ce qu’on les remonte ? »

« Est-ce qu’on […] remonte [les taux] pour essayer de contrôler à peu près ce qui se passe sur le crédit en Chine ? Ou est-ce qu’on les baisse pour essayer de relancer l’activité ? »

Si la Chine relance son activité « elle fera éclater une crise financière et à ce moment là on aura de vrais problèmes et on ne rigolera pas du tout ! »

Mais une question à se poser c’est comment relance-t-on l’économie chinoise ?

« Si on la relance par du plan budgétaire, par de l’investissement, on utilise les mêmes leviers qu’avant et c’est ces leviers là qui ont fait qu’on a abouti à la plus mauvaise allocation de l’épargne de l’Histoire économique, à une bulle de surcapacité absolument gigantesque en termes d’outils de production en Chine et un risque financier là aussi gigantesque puisque tous ces investissements ont été financés à crédit. »

La solution proposée par notre Econoclaste Pierre Sabatier : « Augmenter les salaires. La bonne solution pour la Chine c’est une récession. »

Pourquoi ? « Parce qu’on est dans un pays classique qui a cru de manière très très importante avec des taux qui étaient trop bas par rapport à leur niveau de croissance ce qui a abouti à un outil de production beaucoup trop important par rapport à la taille du marché intérieur. La seule manière de trouver […] une voie à cela c’est faire monter la masse salariale en pourcentage du PIB : c’est payer les gens plus cher. »

Néanmoins les entreprises chinoises n’ont pas assez de pricing power et donc « ne peuvent pas assumer cette hausse des coûts de production via les salaires donc on réutilise les mêmes leviers ». C’est de l’hyper-keynésianisme qui provoque des bulles d’investissements.

Ces mécanismes, c’est ceux que « vous retrouvez partout. Vous le retrouvez au Japon. […] la production industrielle [sortie ce 30 mars 2015] est juste catastrophique mais c’est pas grave. Le Nikkei a monté. Pourquoi le Nikkei monte ? Tout simplement parce qu’on met du fuel tous les jours. »

« L’Europe c’est pareil. Vous avez vu les chiffres du chômage français, alors là j’ai bien rigolé. J’ai cherché l’alignement des planètes. Je cherche toujours d’ailleurs l’alignement des planètes. »

Est-ce que les effets bénéfiques de la baisse du pétrole ne pourraient pas apparaître d’ici peu ?

Olivier Delamarche est catégorique : Non ! L’économie potentielle de « 180 euros » sur son plein d’essence sera dépensée « pour s’acheter une paire de chaussure » à la place. C’est un « déplacement » des dépenses qui ne crée pas de consommation en plus au final. Donc cela ne modifie pas les chiffres de la croissance et ne change pas sa nature car cela reste de la consommation.

« On arrête de croire que tout ce que nos politiques nous balancent pour nous faire croire que ça y est demain ça va repartir c’est faux ! »

« La question de fond est la sensibilité aux taux de change pour votre économie » selon Pierre Sabatier.

« Ce que vous gagnez sous forme d’exportations, comment vous le retranchez à vos importations ? La réalité c’est qu’on est assez similaire au Japon aujourd’hui. […]Notre sensibilité aux taux de change est probablement surévaluée par rapport à l’impact positif que ça aura sur l’ensemble de notre économie. »

Et si l’on pense que l’argent qui n’ira pas à Total pour notre  plein d’essence ira au petit commerçant : « Vous avez une vision déformée de l’économie telle qu’elle se présente aujourd’hui. La probabilité c’est qu’un petit pourcentage de cette somme là va aller au petit commerçant et la réalité c’est que l’essentiel de ce que nous consommons en termes de biens ne sont plus produits chez nous. »

« On a une fuite importante en termes de consommation des ménages vers des produits ou des services qui sont fabriqués à l’étranger. »

La solution est donc de reconstituer l’outil de production français si on souhaite avoir un impact positif du taux de change. La dévaluation monétaire, par exemple suite au QE de la BCE, n’a donc un intérêt que s’il y a une politique de relance de l’industrie locale.

Qu’en est-il dans ce cas de la croissance en Europe et aux Etats-Unis ?

« Reprise c’est quand le chiffre se transforme en positif et pas quand il est moins négatif. »

Pour savoir s’il y a vraiment une reprise, il faut regarder les bons indicateurs et ne pas se contenter des indicateurs de surprises économiques, qui sont eux, passés en positifs depuis quelques mois. « Ca veut dire qu’aujourd’hui par rapport à ce qu’on attendait les chiffres qui tombent sont plutôt positifs [en Europe] ».

Par contre, aux Etats-Unis, les chiffres qui tombent sont mauvais et les chiffres du chômage ne sont là qu’en « trompe l’œil ». Là encore, malgré leur système de taxes plus direct qui devait être bénéfique grâce à la chute des prix du baril, il n’y a qu’un « déplacement de la consommation » qui n’a donc pas d’effet positif.

« Vous avez une poursuite du sous-emploi massif aux Etats-Unis comme on n’a jamais connu. Vous avez l’arme du déficit budgétaire qui a continué. Vous avez une dette qui a grossi de 780 milliards l’année dernière. […] Pour faire quoi ? Pour faire 280-300 milliards de plus de PIB ? »

« 8 dollars de dette : 2,5 dollars de chiffre d’affaires »

Nos Econoclastes sont formels : les Etats-Unis sont en fin de cycle, puisqu’ « ils ont tout mis » : ils ont été les premiers à mener une politique énergétique (avec la pétrole de schiste qui a permis de payer 3 à 5 fois moins cher leur énergie), les premiers à faire des QE pour obtenir des taux bas et reflater les actifs financiers. Mais maintenant « ils s’arrêtent et la machine s’arrête ».

Le danger pour la planète finance concerne donc les entreprises américaines et leur capacité à maintenir des taux de marge aussi élevés face à un prix des matières premières qui ne baisse plus et un dollar plus fort. En effet, si les marchés américains corrigent est-ce que les marchés européens ont les capacités pour résister ?

Rédigé par Raphaël Becanne

4 réponses
  1. bobob
    bobob says:

    Y a quand des effets bénéfiques à la baisse des prix du pétrole, au moins pour les activités de transport ou dans l’agriculture, non ?

  2. Milka
    Milka says:

    L’argument de M. Delamarche me semble incomplet : « L’économie potentielle de 180 euros sur son plein d’essence sera dépensée pour s’acheter une paire de chaussure à la place. C’est un déplacement des dépenses qui ne crée pas de consommation en plus au final.  »
    C’est toute la différence entre la consommation en valeur (en nominal) et en volume (en réel) non ? En valeur, la consommation ne change pas si on considère que les 180 euros sont ré-alloués sur un autre produit. Par contre en volume elle augmente : une paire de chaussure en plus. Hors effet variation de prix, la consommation passe bien de un plein à un plein + une paire de chaussure. Or, la mesure de la croissance de la consommation se fait en volume, pas en valeur. Donc la question est plutôt de savoir si il aura report ou non de la capacité d’achat supplémentaire sur de nouveaux produits : en clair, les gens vont-ils épargner ou consommer plus ?

  3. GUS
    GUS says:

    Je suis d’accord avec vous Milka, là Olivier m’a paru un peu léger. Mais il est parfois un peu péremptoire et rapide, c’est son tempérament. Il est évident que la baisse du pétrole est potentiellement positive, sous réserve qu’un partie substantielle du gain soit effectivement consommée et non épargnée. sur le moyen terme, ne nous faisons pas trop d’illusion, le prix remontera bien vite.

  4. Oblabla
    Oblabla says:

    Superbe article dans le Figaro de ce jour de Pierre-Yves Dugua sur les USA qui donne 100% raison à Olivier Delamarche qui ne cesse de dire depuis 2 ans au moins que la reprise américaine est bidon.
    « ÉTATS-UNIS Après un automne de forte croissance, l’économie américaine a nettement ralenti. La confirmation sans ambiguïté de cette tendance est tombée ce vendredi saint, jour où Wall Street est resté fermé. Alors que les experts tablaient sur l’annonce de quelque 245 000 créations d’emplois, le Département du travail n’a recensé que 126 000 postes nouveaux en mars.
    Il faut remonter à décembre 2013 pour trouver un niveau d’embauche aussi modeste. Voilà douze mois que les créations d’emplois dépassaient toujours 200 000 unités. Tout aussi important : les estimations officielles de l’embauche de janvier et février sont révisées défavorablement. 69 000 postes de moins que l’on pensait ont été finalement créés au cours de ces deux mois.
    En Europe, l’euro en a regagné près de 1 % pour tutoyer à nouveau 1,10 dollar. En effet, le ralentissement aux États-Unis rend moins urgent l’abandon par la Réserve fédérale de sa politique de taux directeur nul. Certains voyaient la Fed relever son taux d’ici à l’été. Désormais le scénario d’un relèvement à l’automne, voire plus tard, est également crédible, ce qui rend le dollar moins attractif. D’autres indices illustrent le ralentissement américain : les dépenses de consommation en février ont à peine progressé, tandis que l’expansion en mars dans le secteur manufacturier est retombée à son rythme le plus modeste depuis près de deux ans. Certains économistes, comme ceux de la banque JP Morgan, ne voient même plus la croissance atteindre 1 % en rythme annuel au premier ­trimestre. P.-Y. D. »

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