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La crise nous fait un vrai festival…

Je ne sais pas si le palmarès du Festival de Cannes peut constituer aux yeux du monde entier un « avis de grand frais » sur la désintégration sociale qui affecte la France mais également beaucoup de pays aux alentours… il n’empêche que le couronnement de films qui traitent de « la crise » (chômage, déclassement, déracinement) et d’acteurs qui incarnent des victimes de « la crise » télescope le discours officiel qui ne cesse de marteler « le pire est derrière nous, la croissance repart », alors que c’est tout l’inverse qui est perçu par 70% de la population, et bon nombre de réalisateurs présents sur la Croisette.

La nette percée de Podemos (gauche antilibérale) aux municipales le weekend dernier témoigne de cette même incrédulité populaire en Espagne face aux discours triomphalistes de l’équipe dirigeante qui revendique la paternité d’un pseudo renouveau économique, lequel tient essentiellement au franc succès des mesures d’incitation à l’achat d’un nouveau véhicule.

Les effets positifs sur les immatriculations sont spectaculaires, mais comme pour tout cadeau fiscal, le principe reste: c’est « l’état qui paye ».

Et l’état, c’est au bout du compte chaque espagnol -y compris ceux qui n’achètent pas de voiture- qui pourrait à terme supporter le coût de l’opération… à moins bien sûr que les futures recettes fiscales ne viennent compenser le déficit budgétaire qui se creuse aujourd’hui.

Pour en revenir à Cannes, jamais depuis sa création en 1939 (et son premier déroulement « normal » en 1946), le palmarès n’avait été aussi marqué par « la crise », alors que jamais les festivaliers n’ont été aussi riches (il n’y avait qu’à compter les yachts de plus de 30 mètre amarrés au large de la croisette ou à Monaco: plus aucun « anneau » disponible dans un rayon de 50Km autour du « Rocher »)… et rarement les fêtes n’ont été aussi somptueusement démesurées.

Voilà un nouvel exemple saisissant de télescopage de l’ultra richesse et du vaste monde exclu du miracle des « quantitative easing ».

Et que penser de cette autre coïncidence: si le jury du festival braque les spotlights sur les exclus, les populations en galère, les ultra riches et les « maîtres du monde » -ceux qui composent le plateau des « guest-stars » du World Economic Forum de Davos- ont peur !

Non, bien sûr, pas des pauvres et des laissés pour compte (un loup ne fait pas d’insomnie parce que le troupeau de mouton n’a pas bonne opinion de lui) mais parce qu’ils perçoivent comme un malaise avec le cas de figure sans précédent inhérent à la persistance des taux zéro.

Vous imaginez bien qu’à aucun moment ils ne critiquent la stratégie d’impression monétaire massive des banques centrales dont ils sont les grands bénéficiaires mais qui a conduit à une situation inédite et fertile en questions sans réponses.

Les complices -et obligés- des grands argentiers s’interrogent ouvertement sur la pérennité de la « stabilité financière ».

Traduit dans le langage un peu plus « brut de décoffrage » façon Econoclaste, la question devient: « maintenant que les banques centrales ont aboli le marché, que les prix des actifs n’ont plus aucun rapport avec leur valeur ou avec le risque lié à l’émetteur, maintenant que les pauvres sont privés de rémunération pour leur épargne tandis que les entreprises se vident de leur substance pour déverser des profits -qui souvent n’existent pas- dans les poches des actionnaires… oui maintenant, qu’est-ce qu’on fait de tout le pognon qui nous est tombé du ciel (ou plutôt, qui a jailli des imprimantes de la FED, de la BoJ, de la BoE et enfin de la BCE) » ?

Qu’est-ce que les banques centrales peuvent encore tirer de leur chapeau pour continuer d’enrichir les ultra riches et spolier les « 99% » au cours des prochains mois et des prochains trimestres ?

Souvenez-vous de Jamie Dimon, le CEO de JP-Morgan évoquant début avril la menace d’un krach d’une ampleur historique, ou encore les questionnements des « têtes pensantes » de Citigroup au sujet de la soutenabilité des valorisations actuelles, avec cette invitation faite à la FED de fournir des « guidance » qui permettent aux brasseurs d’argent d’y voir clair.

Je n’ai délibérément pas employé le mot « marché » car il n’y a justement plus de marché depuis bientôt 7 ans… depuis que les banquiers centraux se sont emparés du rôle consistant à fixer la valeur des actifs, à répartir entre géants de la finance triés sur le volet (les entités « systémiques ») les plus-values créées artificiellement sur les emprunts d’état, le crédit immobilier ou à la consommation, les dettes municipales.

Et nous attirons votre attention sur les dettes municipales qui sont un « vrai sujet »: il y a des milliers de villes en faillite aux Etats Unis, mais il y en a également des centaines et France -et cela se sait moins- en Allemagne… et des centaines de milliards sont en jeu.

Les médias n’en parlent pas car il s’agit d’un secret honteux et qui concerne très directement tous les contribuables : vous savez… ces épargnants que les banques centrales privent de rendement depuis 2009 parce que le risque lié à l’émetteur aurait disparu.

Les contribuables seront au besoin appelés à combler le passif comme ce fut le cas pour Detroit et comme cela pourrait bientôt l’être pour Chicago… ou plus près de nous Sisteron, pour évoquer une charmante bourgade en faillite qui a eu les honneurs des médias nationaux durant le weekend de la Pentecôte.

Mais heureusement, ce genre d’anecdote a été reléguée en fin de journal télévisé, bien après les « échos de la croisette », les essais du Grand Prix de Monaco se déroulant sous les yeux des joueurs du PSG… venus fêter sur la côté d’azur leur 5ème titre de champion de France au milieu de hordes de mannequins, de starlettes, de milliardaires (parfois propriétaires de clubs de foot ou d’écuries de Formule-1).

D’une certaine façon cette année, il est vraiment difficile de prétendre que les VIP qui se donnent rendez-vous fin mai entre Cannes et Monaco « ne connaissent pas la crise » (grand prix d’interprétation pour Vincent Lindon) -ou le drame des réfugiés (point de départ du film « palme d’or » de Jacques Audiard)- puisque c’était les « sujets du moment » lors des diners en ville et des soirées branchées.

Parmi les questions auxquelles ne répondent pas les films évoqués mais qui peuvent préoccuper les 0,01% qui sont venus à Cannes en jet privé avant de rejoindre leur yacht en hélicoptère, il y a la grande inconnue concernant la réaction des citoyens occidentaux en cas de confiscation de leur épargne pour renflouer les municipalités, ou la BCE en cas de « grexit » (liste de cas de force majeure non exhaustive).

Une autre porte sur les moyens de « punir » ces épargnants non coopératifs qui préfèrent détenir du liquide (qui ne peut avoir un rendement négatif contrairement aux dettes d’état qu’achètent les organismes financiers qui gèrent leur future retraite) plutôt que des actions survalorisées et dont les ultra-riches voudraient justement se débarrasser alors qu’elles sont à leur zénith historique.

Mais rien ne se passe comme lors des précédentes bulles : nous lisons souvent que ce rallye haussier est « le plus détesté de l’histoire » par une majorité d’actionnaires américains (comment parler de « bulle » si ceux qui l’alimentent détestent la substance dont elle est constituée ?).

Même les gérants qui encensent en public l’action des banques centrales se montrent plus que sceptiques « off the record » : ils participent certes au mouvement haussier, mais à reculons.

Les plus honnêtes avouent acheter des actions « par défaut », sous la contrainte de leur mandat… et les brasseurs d’argent qui gèrent les méga-flux de liquidités injectées par les banques centrales n’interviennent qu’au travers d’instruments comme des ETF qui leur permettent de décamper du marché en quelques secondes à la moindre alerte.

Les banques centrales se retrouvent donc cette fois-ci confrontées aux limites de leur illusion de toute puissance sur les cycles économiques via la « fiat money » : si l’efficacité s’avère nulle et que les initiés le savent, la question n’est donc pas de savoir si le système mis en place se désintégrera -en même temps que la confiance-, mais quand.

Ce pourrait être tout de suite… mais il y a peut être moyen de prolonger la plus grand imposture financière de l’histoire par des moyens relativement classiques.

L’un d’entre eux consiste à convaincre les gouvernements -complices ou sous contrainte- de mener une intense propagande en faveur des actions (y compris par le biais d’incitations fiscales) tout en réprimant l’épargnant jusqu’à l’extrême limite du possible: en le dissuadant au maximum de détenir du « cash » (de la monnaie « physique »… Franklin Roosevelt alla même jusqu’à interdire la détention d’or aux Etats Unis le 5 avril 1933) afin de s’assurer le contrôle total des mouvements de capitaux privés.

Le « cash » stocké dans un coffre ne peut faire l’objet ni d’un prélèvement (comme des frais de tenue de compte ou des droits de garde), ni d’une « chypriotisation » (des liquidités n’ayant qu’une existence numérique peuvent être gelées, confisquées, ou transformées en un actif sans valeur d’un simple clic de souris).

Les victimes de la crise, les réfugiés primés à Cannes n’ont rien à craindre d’une telle éventualité puisqu’ils ne possèdent rien qui puisse faire l’objet d’une saisie légale dans le but d’éviter un chaos… en revanche, les classes moyennes -déjà démoralisées et en voie de précarisation- sont particulièrement vulnérables à une stratégie « choc et effroi » où la peur de perdre ce qui leur reste les poussera à tout accepter de la part de la BCE ou du FMI avant même d’éprouver l’envie de se révolter.

Alors la question qui taraude les ultra-riches est probablement la suivante : et si les banques centrales, victimes d’un impondérable, perdaient soudainement la main comme durant l’été 2008… elles perdraient également leur crédibilité, et le pouvoir d’imposer aux gouvernements qu’ils spolient une fois de plus les » 99% » pour sauver les « 1% ».

Sachant que sur ces 1%, seuls 0,01% décident réellement de la manière dont notre monde fonctionne…. et c’est de ces 0,01% dont nous devons nous préoccuper car ce sont eux qui impriment la monnaie et dictent leurs quatre volontés à ceux qui font nos lois.

C’est-à-dire les élus du peuple sans réel pouvoir et qui ont désormais l’argent pour seul maître.

Ph Béchade

gouffre

3 réponses
  1. bocanegra
    bocanegra says:

    bon article vraiment ! du grand Béchade clair et limpide comme le vrai savoir 🙂

  2. Laurent
    Laurent says:

    Merci à Philippe Béchade pour cet excellent article. Difficile d’être plus en phase avec la triste réalité de la situation économique actuelle.

  3. emmanuel
    emmanuel says:

    Bonjour Philippe
    Il y a longtemps que les Banques Centrales ont perdu la main.
    Il n’y plus que les joueurs compulsifs de ce Marche gigantesque Casino pour semble il continuer a y croire: « in god we trust ».
    A present la question se pose de savoir quelle valeur accorder au papier virtuel en circulation.
    La fin est proches.
    Et ceux sont les plus riches qui devraient se sentir dans un equilibre plus que precaire.

    Merci pour cet article.

    Emmanuel

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