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Le « marché » a t’il une mémoire de poisson rouge ?

Le « marché » a t’il une mémoire de poisson rouge ?

Est-il condamné à répéter indéfiniment les mêmes erreurs ?

La question posée aussi bien par des commentateurs de CNBC que des observateurs narquois sur différents blogs rédigés dans toutes les langues induit une réponse réductrice qui passe à côté de l’essentiel.

Tout d’abord, une mémoire collective comme celle du « marché » n’est pas monolithique, pas plus que le degré de compréhension des évènements par les différents acteurs.

Il y a de surcroît la notion de « point de vue » (selon que l’on est témoin, simple exécutant ou à l’origine des évènements) et pour achever de compliquer le tout, il y a ce bais cognitif parfaitement dépeint par Nietzsche « ma mémoire me dit « je l’ai fait », ma conscience proteste « je n’ai pu le faire »… et au bout du compte c’est la mémoire qui rend les armes ».

Pour tenter d’expliquer pourquoi le marché donne l’impression de répéter inlassablement les mêmes erreurs et de réécrire le même scénario -en changeant juste la police de caractère et le nom des personnages, Bloomberg nous propose une approche « générationnelle » qui mérite notre attention.

Un tiers des traders et gérants n’ont jamais connu autre chose que des taux zéro (7 ans d’activité professionnelle), 50% n’ont jamais assisté à une hausse de taux (la dernière remonte à début 2007, soit il y a presque 9 ans), deux tiers des professionnels de la finance n’ont pas connu l’éclatement de la bulle des dot-com (15 ans déjà)… et 43% étaient carrément trop jeunes (pré-adolescents scotchés à leur Play-Station) pour en avoir tardé la trace dans leur mémoire.

Un tiers des traders et gérants n’ont jamais connu autre chose que des taux zéro

C’est au sein des 33% de professionnels déjà en exercice à la fin du siècle dernier (la formulation sent le cheveux blanc et la chemise brodée aux initiales de son propriétaire) que se recensent les décideurs d’aujourd’hui.

Ce sont souvent ceux-là qui détiennent les postes stratégiques ; il en va ainsi dans la plupart des corporations d’ailleurs, les fonctions directoriales deviennent accessibles au bout de 15 ans de parcours professionnel… une petite dizaine dans le secteur bancaire si un passage par l’ENA sert d’accélérateur de carrière.

Au bout de 15 ans, les plus doués, les plus chanceux, les plus carriéristes (il faut un peu des trois) accèdent aux postes stratégiques, les plus « exposés » en terme de responsabilités, et parallèlement les plus médiatisés.

La communication devient un exercice très encadré et parmi les tabous absolus, il y a le fait de cracher dans la soupe, de reconnaître les erreurs du passé (si elles ont rapporté gros à leurs auteurs), de faire part de ses craintes concernant l’avenir: il s’agit d’afficher en toute circonstance une « positive attitude »

En d’autres termes: c’est la mise en pratique quotidienne de la langue de bois.

Dans la finance, la langue de bois commande de ne jamais accréditer le scénario d’une bulle boursière ou obligataire. Il est également impératif de couvrir les banques centrales de louanges pour avoir merveilleusement manœuvré depuis l’automne 2008 et évité la désintégration du système financier.

Il sera du plus mauvais goût de rappeler que ce sont ces mêmes banques centrales qui ont alimenté les précédentes  bulles, par calcul ou incompétence (il semblerait que ce soit plutôt un savant mélange des deux).

Dans la finance, la langue de bois commande de ne jamais accréditer le scénario d’une bulle boursière ou obligataire.

Il serait encore plus inconséquent de souligner que les milliers de milliards de richesse recréées comme par miracle et au profit d’une infime minorité de profiteurs  n’existent qu’à l’état de plus-values latentes sur des actifs gonflés à l’hélium.

La particularité de 2015, c’est que le syndrome de « bulle » n’affecte pas une classe unique mais bien la totalité des supports d’épargne financiarisés: les bons du Trésor, les dettes high yield et les biens immobiliers (les ventes de logements neufs et anciens viennent de retrouver en mai leur meilleur niveau depuis l’été 2008).

En aucun cas les communicants qui ont pris du gallon depuis l’an 2000 n’incrimineront les banques centrales pour avoir fourni à profusion de l’essence et des allumettes à des intermédiaires financiers dont le seul souci était de jouer les flambeurs.

Car il faut aller vite pour faire fortune dans un système de bulle successives basé sur la supercherie et l’argent facile (la fiat monnaie), et il faut mentir ou travestir la réalité de façon d’autant plus systématique et massive lorsqu’une fin de cycle se rapproche : tout semble indiquer que nous sommes rentrés dans cette période critique.

Les marchés ne perdent pas la mémoire en 7 ans

Quoique que fassent les banques centrales, les cycles (d’un sommet à l’autre) durent 7 ans: les marchés ne perdent pas la mémoire en 7 ans, en revanche l’appât du gain, l’avidité qui contamine progressivement toutes les catégories de professionnels accomplit le même genre de déphasage.

Plus les signes avant coureurs de l’éclatement d’une bulle se multiplient, plus le marché s’acharne à les nier : l’un des symptômes les plus récurrents, c’est une succession de « paniques » à la hausse engendrées par l’illusion que les problèmes du moment peuvent s’évanouir comme par miracle, par la simple expression d’une volonté de les transcender.

Comment justifier par exemple un rebond de 360Pts du CAC40 en l’espace de 30 heures de cotations (prises en continu) entre plancher des 4.716Pts du 18 juin et le zénith des 5.077Pts du mardi 23 juin: cela représente +7% de hausse quasi verticale et sans le moindre retracement, au seul prétexte d’un espoir de dénouement de la tragi-comédie grecque du fait de l’inévitable capitulation d’Alexis Tsipras.

Les créanciers ne doivent pas seulement obtenir le paiement des intérêts d’un emprunt perpétuel dont le principal ne sera jamais remboursé : il est également impératif d’humilier Syriza et de décrédibiliser les dirigeants grecs aux yeux de son propre peuple et de ceux appartenant à l’Eurozone, afin que plus aucun mouvement contestataire ne puisse entretenir l’espoir qu’un pays échappera à l’austérité, si telle est la stratégie voulue par les créanciers.

Il se pourrait que les marchés aient surestimé leur capacité à imposer un joug financier a perpétuité au peuple grec, où qu’ils aient sous-estimé le risque d’éclatement de la délirante bulle financière chinoise : le précédent zénith des marchés (Chine, Grèce, Japon, Europe, Etats Unis…) remonte à 7 ans.

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Indice du CAC40

Le cycle de culmination des actifs financiers tous les 7 ans n’a connu aucune exception au cours des 40 dernières années : 1973 (la crise du pétrole assomme la bourse), 1980 (Paul Volcker fait grimper les taux à 20% pour anéantir l’inflation… et désespère Wall-Street), 1987 (krach provoqué certes par une bulle boursière mais aussi et surtout par une politique monétaire divergente entre la Fed laxiste et la Bundesbank ultra-orthodoxe), 1994 (krach obligataire), 2001 (krach des dot.com), 2008 (krach de la bulle du crédit immobilier)… Que nous réserve 2015 ?

Le précédent zénith des marchés (Chine, Grèce, Japon, Europe, Etats Unis…) remonte à 7 ans.

Probablement un condensé des quatre derniers krachs de 1987, 1994, 2001 et 2008 : bulle boursière (PER de 18 sur le S&P 500… hors effet rachats de titre, PER de 25 sur le Nasdaq 100) + bulle obligataire (taux devenus négatifs en Europe) + bulle immobilière (envolée des prix dans le haut de gamme et nouvelle vague de saisies aux Etats-Unis depuis six mois).

En ce qui concerne la bulle boursière, obligataire, immobilière celle contre laquelle aucun gérant vedette de 15 ans d’expérience ne vous mettra en garde (l’impératif étant aujourd’hui de tout revendre au zénith à un maximum de naïfs ou d’opérateurs contraints de « suivre le troupeau »), son gonflement est le plus long, le plus régulier, le plus déconnecté de toute réalité économique depuis 50 ans.

Nous pouvons difficilement prétendre que ceux qui orchestrent ce scénario bullesque ont oublié les précédents épisodes… en revanche, nous sommes convaincus que lorsque la multi-bulle se désintègrera, l’humanité toute entière s’en souviendra, et pas seulement la petite communauté financière qui vit sous extase monétaire depuis 6 ans.

Par Philippe Béchade

5 réponses
  1. jpj
    jpj says:

    « Obviously no consequence »
    7 ans…quelle coincidence?
    Le sommet de la courbe donne le vertige.
    Ca va shorter severe!

  2. passant
    passant says:

    Bon moi je suis pas un fin connaisseur des  »marchés », mais là, à force de lire et m’informer à droite à gauche, je vois souvent l’analogie avec le  »casino ». Je trouve cette comparaison très flatteuse et assez fausse, flatteuse parce que pour le milieu de la finance on prend une image assez  »class », moi je parlerai de PMU. Tout un tas de pauvres gens (que le milieu appelle  »traders » ou  »gérant »), font des paris, en croyant toujours maîtriser les paramètres. Comme pour les courses de chevaux, une partie d’initiés ont quelques infos de première main (ce qui ne se trouve normalement pas à la roulette ou à la boule).
    Au final, à la lecture du graphique, l’indice qui mesure la valeur des grosses entreprises, va de bulle en bulle (si j’ai bien compris une bulle quand elle gonfle ou éclate ne représente pas la vrai valeur des différentes composantes de l’indice). Donc question subsidiaire, à quoi sert la  »bourse » ?
    De mon point de vue à rien (comme un PMU), à part occupée les  »turfistes de marché », puisque visiblement la  »vrai valeur » financière des entreprises n’est côté qu’à quelques bref moment à la montée ou à la descente. C’est comme si au PMU un tocard était  »bien côté » dans une course juste parce que ses concurrents sont inconnus. Dans les inconnus il est fort probable qu’il y ait de futurs cracs qui vont laminer le tocard.
    Ces crises mettent en évidence que les critiques du capitalisme ont toujours eu raison, et ce même si le système se maintient dans une espèce d’illusion et avec une permanence féroce, c’est bien un système de dupe, qui en se servant sur le dos des secteurs productifs, empêche un développement économique harmonieux des sociétés.

  3. Djamel
    Djamel says:

    Qu’est ce qui ferait qu’un jour, les liquidités imprimées par la FED, BCE, BoJ ou BoE n’intéressent plus les marchés ?

  4. passant
    passant says:

    Qu’est ce qui ferait qu’un jour, les liquidités imprimées par la FED, BCE, BoJ ou BoE n’intéressent plus les marchés ?
    suffit qu’on décide que l’argent n’existe plus (ça c’est fait en 36 en espagne et pour avoir vu un témoin direct en parler, il nous a dit:  »d’abord l’argent ne se mange pas, après c’est très facile, on partage tout. » il a aussi précisé:  »aujourd’hui tout le monde a l’impression d’être riche en ayant un petit pécule en banque, et du coup personne ne veut l’envisager, mais c’est pas plus dur aujourd’hui qu’hier. »)

  5. Christian
    Christian says:

    Même l’état du Texas anticipe l’effondrement du dollars et tente de s’y préparer

    « Texas Gold Bill Becomes Law, State to Remove $1B Worth of Bullion From New York… Texas Governor Greg Abbott signed a bill into law on Friday, June 12, that will allow Texas to build a gold and silver bullion depository. In addition, Texas will repatriate $1 billion worth of bullion from the Federal Reserve in New York to the new facility once completed. This is what the governor had to say: “Today I signed HB 483 to provide a secure facility for the State of Texas, state agencies and Texas citizens to store gold bullion and other precious metals. With the passage of this bill, the Texas Bullion Depository will become the first state-level facility of its kind in the nation, increasing the security and stability of our gold reserves and keeping taxpayer funds from leaving Texas to pay for fees to store gold in facilities outside our state” ».

    Zero Hedge remarque qu’il s’agit là du premier pas vers la sécession politique, qui pourrait exploser le reste de « l’union ». Il va de soi que cela a déclenché l’attention de tous les détenteurs d’or américains qui ne rêvent que de ça, d’un État qui leur promet que les Fédéraux ne pourront pas faire ce qu’ils veulent.
    http://www.theepochtimes.com/n3/1382264-texas-gold-bill-has-potential-to-uproot-monetary-system/
    http://www.zerohedge.com/news/2015-06-13/writings-wall-texas-pulls-1-billion-gold-ny-fed-makes-it-non-confiscatable

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