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Pétrole : quelque chose a changé…

Alors que les cours du pétrole oscillaient depuis plusieurs semaines dans ce que les spécialistes appellent désormais la « shale band », bande de prix située en 55 et 65$ le baril et définie par la capacité ou non d’opérer pour les pétroliers de schiste aux USA, les prix ont brusquement reculé de près de 20%, indiquant un changement de perspectives des intervenants.

C’est tout d’abord l’augmentation du nombre des forages et le maintien d’une production en hausse aux Etats-Unis qui ont eu raison de l’optimisme des opérateurs. Alors que la production américaine avait marqué le pas en février, elle s’est ensuite régulièrement reprise pour s’établir à 9.7 millions de barils en avril, proche du record historique établi au début des années 70.

Ce sont ensuite les craintes sur la sortie de la Grèce de la zone Euro qui ont pesé sur les cours. L’instabilité qui pourrait s’ensuivre en Europe fait peser une menace sur la consommation pétrolière de la zone dans les mois à venir. De plus, la monnaie européenne pourrait être délaissée au profit du billet vert, ce qui pèse généralement sur le prix de l’or noir.

Les intervenants ont aussi dû prendre en compte les turbulences du marché chinois. L’Empire du Milieu est l’un des principaux facteurs de la hausse de la consommation de la dernière décennie. Aussi, quand les marchés financiers connaissent une correction aussi violente que celle de ces dernières semaines, on est en droit de se demander si l’économie chinoise ne va pas en souffrir. Dans le même temps, le recul des ventes de voitures dans le pays, même si il est marginal, et les moins bons chiffres d’importations pétrolières sont inquiétants.

Ce sont ensuite les négociations avec l’Iran qui ont inquiété les investisseurs. Il semble de plus en plus probable qu’un accord soit trouvé entre les puissances occidentales et l’Iran, tant les enjeux géopolitiques dans la zone sont importants. Si le calendrier du retour du pétrole iranien sur le marché est difficile à prévoir, le marché sait que le pays dispose de stocks immédiatement disponibles qui pourraient très rapidement venir s’ajouter à l’offre déjà pléthorique du marché. Au-delà, le ministre du pétrole du pays a indiqué que l’Iran était prêt et pourrait rapidement doubler ses exportations, ajoutant plus d’un million de barils par jour à l’offre mondiale.

Si l’on ajoute à cela une production record de la Russie et la poursuite par l’OPEP de sa stratégie de gain de parts de marché qui vient notamment d’abaisser son prix de référence à destination de l’Asie, tous les éléments sont réunis pour une correction de grande ampleur. Les positions spéculatives étant par ailleurs très élevées, avec un ratio de plus de 8 pour 1 entre les positions longues et short, les financiers ont dû réduire rapidement leur risque, ce qui a sans doute accentué le mouvement. La politique des chambres de compensation qui augmentent les appels de marge en cas de hausse de la volatilité a aussi obligé les hedge funds à réduire le levier avec lequel ils opéraient.

Le marché a donc changé de perspective. Et ce changement est profond. Car au-delà de la baisse observée sur les prix à court terme, on constate également un fort recul des prix sur les échéances lointaines. Ces derniers jours, on a ainsi pu voir les contrats à terme dont l’échéance se situe en 2017 passer sous les 60$ le baril. Les prix long terme sont normalement beaucoup moins volatils que ceux à court terme, les investisseurs se contentant d’ajouter les facteurs financiers traditionnels à la valeur de court terme, compte tenu de l’incertitude sur l’évolution du prix du sous-jacent.

Que cache donc ce changement d’état d’esprit ? Cela pourrait vouloir dire que les marchés croient au développement durable des pétroles de schiste, qui viennent de faire la preuve de leur résilience. Ceci est néanmoins peu probable car comme nous l’avons exposé dans notre précédente note, les pétroles de schiste portent en eux le germe de leur propre perte, à présent que l’OPEP a décidé de ne pas réduire sa production pour laisser la place aux autres. Dès que les pétroliers américains augmenteront leur production, la baisse des prix qui s’en suivra les bloquera, les ramenant invariablement à leur problème de financement.

Certains évoquent aussi la décision de se couvrir d’un certain nombre de producteurs, jusque-là réticents, à l’approche de la possible signature d’un accord avec l’Iran. En tout cas, la perception des investisseurs a clairement changé. C’est peut-être l’occasion de ressortir un graphique long terme sur la croissance de la production de pétrole au niveau mondial et rappeler qu’au-delà de 2020, c’est-à-dire demain, on ne peut plus compter que sur le Moyen Orient pour compenser le déclin des autres zones géographiques. Si on compte beaucoup sur l’Irak, celle-ci est malheureusement très instable. On comprend donc mieux le rapprochement en cours avec l’Iran. En tout cas, si le marché a changé sa perception à horizon 2 ans, à un horizon de 5 ans, pétrole de schiste ou pas, équilibrer l’offre et la demande de pétrole semble toujours aussi compliqué…

Par Benjamin Louvet, Directeur Général Délégué de Prim’Finance

Note originale sur le site de Prim’Finance

3 réponses
  1. monavis
    monavis says:

    Personnellement, je crois que la diminution du prix de pétrole est tout simplement due à l’économie qui est en berne.
    Demande moins importante au niveau mondial, mais l’OPEP qui laisse les robinets grands ouverts.
    On s’extasie devant un prix à 60$, alors qu’au début des années 2000 il était à 30$ avec une économie qui tournait à plein régime.
    Ici on est dans les 50-60$ avec une économie complètement amorphe et les robinets ouverts à 100%.
    Je vois ça plutôt comme un signe que le pic oil est bien là, car si par miracle l’économie venait à repartir, les prix vont exploser, tuant dans l’oeuf toute reprise. Le serpent qui se mange la queue.

  2. Jean-Pierre
    Jean-Pierre says:

    Le pic pétrolier en trois tableaux
    La chute du prix du pétrole, à l’automne 2014, a amené plusieurs analystes à conclure que le pic pétrolier était plus loin que jamais, que le monde nageait dans des surplus de pétrole. S’il est vrai que la production de carburants liquides est plus élevée que jamais, une analyse plus fine montre que la part des véritables produits pétroliers diminue tranquillement depuis 2005.

    http://voir.ca/philippe-gauthier/2015/07/14/le-pic-petrolier-en-trois-tableaux/

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