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La Chine… achève la synthèse du pire du communisme et de l’ultralibéralisme ?

La Chine vient d’inventer la dévaluation unique… en 2 étapes (ou 3 ?).

 

Tout comme la Suisse avait abandonné le 15 janvier le coûteux arrimage artificiel de l’Euro au franc suisse (une semaine avant que la BCE annonce un « QE » d’un montant mensuel supérieur de 30% aux estimations), peut-être faut-il interpréter le désarrimage brutal de -4% du Yuan par rapport au Dollar (et aux autres monnaies asiatiques) comme une mesure préventive à un mois d’un 1er tour de vis monétaire quasi certain de la FED.

La hausse de 25Pts du taux directeur aux Etats Unis devrait en précéder un second avant les fêtes, ce qui devrait soutenir le Dollar une bonne partie de l’automne… et donc le Yuan qui le suit comme son ombre.

Le Yuan ayant gagné régulièrement du terrain ces derniers mois –de par son arrimage au Dollar- face à l’Euro, au Yen et à la Livre Sterling, le commerce extérieur de la Chine était mis sous pression, surtout face à la concurrence exercée par des pays voisins à coût de main d’œuvre très faible comme le Vietnam, le Cambodge, la Birmanie… et depuis toujours l’Inde.

La véritable surprise, alors que les mauvaises « stats » chinoise s’enchainent inexorablement depuis février dernier, c’est la brutalité du mouvement orchestré par la PBOC (banque centrale chinoise) au nom d’une plus grande « souplesse » et d’une meilleure adéquation aux fondamentaux.

Un écartement de 2+2% des marges de fluctuation, c’est sans précédent depuis 1994 et le dernier écart de change un peu significatif –et éminemment politique- remontait au 21 juillet 2005.

La Chine était alors systématiquement accusée de manipuler sa devise à la baisse, le Congrès et GW Bush avaient fait de ce dossier un enjeu de politique intérieure, brandissant la menace de lourdes sanctions douanières pour apaiser les multinationales exportatrices américaines.

Pékin avait alors donné un gage de bonne volonté en rehaussant de +2,1% la valeur du Yuan… tout en instaurant son arrimage au billet vert, avec un biais plutôt haussier, afin d’intégrer les excédents commerciaux chinois vis-à-vis des USA.

La décision de Pékin de ramener le Yuan d’un coup 3 ans en arrière en terme de parité avec le Dollar semble véhiculer plusieurs messages : le FMI semble avoir repoussé à 2016 l’intégration du Yuan dans la méta-devise de réserve internationale désignée sous l’acronyme « DTS », au prétexte du manque de flexibilité de la devise chinoise.

Le FMI voulait de la flexibilité,  le voilà servi : la PBOC tiendra désormais compte de « l’état du marché » pour fixer la valeur du Yuan et elle accordera même une marge de manœuvre supplémentaire aux « intermédiaires financiers » (lesquels travaillent sous son contrôle, naturellement) pour « ajuster de façon plus pertinente » les parités  de change au quotidien.

Le nouvel exécutif chinois prétendait mener une translation en douceur entre le moteur des exportations et celui de la demande interne… mais le second n’a jamais vraiment trouvé son régime de croisière puisque près de 1 milliard de chinois voit son pouvoir d’achat stagner ou régresser, au profit de 20% de la population qui confisque l’essentiel de la richesse créée.

Tout comme aux Etats Unis depuis 2008, les « 1% » les plus fortunés en confisquent  90%  et se vautrent dans l’ultra richesse, avec des trains de vie princiers et une façon de traiter le « petit personnel » qui ne doit pas être très différente de ce qui se pratiquait du temps des cours impériales (j’ai encore pu le constater cet été à l’occasion d’un voyage où j’ai fait escale à Singapour, Jakarta et Bali : les clients VIP en Hermès/Dior/Prada –accompagnés de leur suite de domestiques- étaient systématiquement chinois).

Une fois que les riches et ultra-riches ont un appartement ou un duplex dans chaque grande capitale économique chinoise, une maison hollywoodienne dans une des rares stations balnéaires du pays, une Ferrari, une Bentley, une Audi R8, une Tesla et un Range Rover-V12 dans le garage… que leur reste-t-il à acheter sur place ?

Le problème de la Chine, c’est que contrairement au Japon des années 80 ou à la Corée du Sud des années 90, la Nomenklatura communiste (les membres du parti et leur famille) a confisqué la prospérité, laquelle ne s’est que très peu diffusée au secteur purement privé et encore moins à l’ensemble de la population des « provinces reculées ».

Nos experts s’extasient sur ces 300 millions de chinois qui auraient aligné leur niveau de vie sur les standards européens… sauf que ces « standards » s’étendent de la Roumanie (SMIC à 200E par mois, chiffre pour 2015)  au Luxembourg (SMIC à 2.000E par mois) et jusqu’à 20.000E/mois de revenus à la City de Londres pour un « job correct » dans la finance.

Autrement dit, la comparaison reflète d’amblée des réalités relativement hétérogènes… et n’oublions pas que 335 millions de chinois (soit l’équivalent de la population de l’Eurozone en comptant large), ce n’est en réalité que 20% de la population de l’empire du milieu, tandis que 80% demeure inexorablement sous-développée (les loyers dans les grandes métropoles sont encore plus intouchables pour le chinois des campagnes qu’au début du boom économique en 2003).

Alors évidemment, il y a désormais davantage d’autoroutes et plus de kilomètres de TGV qu’en Europe… mais de quoi vivent ceux qui habitent le long des voies ferrées ou qui entretiennent le réseau routier au quotidien ?

La question de la chute du pouvoir d’achat pourrait également être posée au grecs, aux andalous, aux calabrais, aux américains radiés des statistiques officielles par dizaines de millions, qui n’ont plus de boulot ni de domicile fixe.

Quoi que le « Parti » y fasse, la  chinoise s’occidentalise –ou plutôt s’ultralibéralise-  à grand pas:l’appât du gain et l’étalage d’une richesse ostentatoire  est plus fort que tout, plus fort que tous les grands principes communistes.

Même si Mao continue de figurer sur les billets de banque, les épargnants les déposent désormais chez des intermédiaires qui leur permettent de jouer (pas d’investir, ce serait un comportement affreusement capitaliste) en bourse.

Et Pékin a décidé il y a 1 an que Shanghai et Shenzhen devraient rivaliser en terme d’activité et de capitalisation avec les plus grandes places occidentales: l’objectif a bien été atteint au mois de juin, avec des séances incandescentes où Londres faisait figure de bourse de seconde division et où le chiffre d’affaire de Wall Street étant parfois dépassé.

Une pure bulle boursière -subtil mélange d’avidité et de naïveté, dopé par la loi du nombre- qui n’a pas tardé à éclater avec les dégâts que l’on connait : -30 à -33% en 1 mois et des millions de spéculateurs totalement ruinés, 24 millions de chinois arrêtant de faire de la bourse cet été (dont 90% avaient ouvert des comptes il y a moins d’1 an).

Alors face à cette débâcle boursière Pékin s’est rappelé son passé dirigiste mais a décidé de la jouer à l’occidentale… façon FED ou Euronext : interdiction de vendre à découvert (rappelez-vous des mesures concernant les valeurs bancaires/financières à l’automne 2008 et jusqu’à fin 2009), soutien artificiel aux banques (et au « shadow banking »), + orgie de liquidités à gogo (le « bol de punch », version chinoise).

La mentalité des investisseurs chinois se met également à fonctionner « à l’occidentale » : les pires chiffres d’exportations (-8,3% en juillet) et d’importations (-8,1%) dont nous ayons le souvenir ont fait exploser les bourses de Shanghai et de Shenzhen de +4,9% et +4,4% respectivement le lundi 10 août.

 Des « stats » tellement pourries (n’oublions pas la chute de -7,1% des ventes de voitures sur les 12 derniers mois, la hausse de +0,4% depuis le 1er janvier) que les spéculateurs (soit 99,9% des effectifs en bourse) ont aussitôt parié sur une intervention massive de Pékin pour soutenir l’économie chinoise… et sauver la mise des oligarques qui ont encore des actions dans le grand casino boursier. 

 Ils s’attendaient à une baisse de taux de -25Pts de base, c’est finalement -4% de dévaluation du Yuan en 48H (avec de forts relents de guerre des devises version 5.0), qui déclenchent une nouvelle débâcle du pétrole sous les 43$ et des métaux industriels.

Oui vraiment… Shanghai ou Shenzhen affichent une réjouissante identité de comportement avec le Wall Street des années 2010/2012… où chaque mauvais chiffre US alimentait l’anticipation d’un « quantitative easing » et où chaque annonce d’un échec cuisant sur le front de la croissance et de l’emploi déclenchait l’euphorie sur le Dow Jones et le Nasdaq.

Occidentalisation encore lorsque Pékin se résout à fusionner les 2 géants du fret maritime déficitaires que sont Cosco (China Ocean Shipping Co.) et CSCO (China Shipping Group Co).

Le secteur du fret maritime chinois souffre comme tant d’autres d’investissements excessifs  et de graves surcapacités: Cosco et CSCO seraient en faillite depuis longtemps dans une économie libérale.

Fusionner tous les canards boiteux chinois ne les rendra pas plus compétitifs à l’international, sauf à fausser radicalement les règles de la concurrence en les recapitalisant massivement et en provoquant un bain de sang au niveau de l’emploi.

Un diagnostic qui peut être étendu à pratiquement tous les secteurs d’activité en Chine (immobilier, textile, chimie, sidérurgie, agro-alimentaire, mines, etc.): si le principe des fusions euphorise la bourse, combien des épargnant qui boursicotent auront encore un emploi dans 2 ans si le processus s’accélère ?

Nous voici parvenus au moment décisif où Pékin ne peut plus se contenter de publier des chiffres économiques complètement imaginaires (il suffit juste de les diviser par 2 l’estimation du PIB), d’incriminer les « spéculateurs, ennemis du peuple », d’injecter en pure pertes des liquidités « dans le système », lesquelles tombent toujours dans les mêmes poches sans jamais irriguer durablement l’économie réelle.

 La Chine manifeste les mêmes symptômes que le Japon de janvier 1990 (bulles d’actifs tous azimuts, surinvestissement, corruption/collusion des milieux politique et bancaires, monnaie devenue trop forte).

 La subversion de tous les mécanismes boursiers par Pékin depuis que la correction a commencé fin juin puis la dévaluation de -4% des 11 et 12 août marquent certainement  « le commencement de la fin »… mais tempérons cette formule -qui tient surtout du lieu commun- par la locution « d’une époque ».

Ph Béchade

5 réponses
  1. Bece
    Bece says:

    Très intéressée par ce billet, sans compétences particulières, essayant seulement d’être en éveil.. Les médias qui s’imposent à l’écoute populaire sont peu loquaces, voire muets sur le sujet qui risquerait d’éveiller quelques questions du genre: tiens, la dévaluation pourrait être une arme, mais pourtant c’était catastrophique pour la Grèce? Ce que je comprends, c’est que l’ultra-libéralisme n’a rien d’ultra libéral, mais que c’est la captation du pouvoir au service des plus riches, avec des choix sans principes ni cohérence, variant au gré des intérêts immédiats de ceux-ci. Du coup un état autoritaire laissant tout pouvoir à sa bureaucratie de Nantis a finalement un avantage sur ceux qui se cachent derrière une apparence de démocratie. Non?

  2. Oblabla
    Oblabla says:

    Excellentissime article qui analyse et décrypte parfaitement la situation chinoise, démontant les leurres des médias aux ordres tant en Chine qu’en occident.

  3. Mickhunter
    Mickhunter says:

    Encore une analyse formidable qui parle du terrain, des gens lambda, ceux qui in fine drivent les indicateurs économiques, une fois que le « couvercle » de la manipulation des chiffres saute sous la pression… Quand je vois Malik Haddouk qui ne « se fait pas de cousi pour la Chine car c’est une économie dirigée, ils parviendront a leurs fins » je suis mort de rire !!

  4. emmanuel
    emmanuel says:

    A vrai dire Philippe la Chine est a la recherche d’un nouveau model pour sa croissance et non pas d’un nouveau moteur.
    La Chine a fait le choix dans l’absolue du Capitalisme occidental et est bousculée par toutes ses déviances.
    La Chine n’est ni plus ni moins que dans la même situation que l’ensemble des autres économies du monde.
    Et faute d’être capable de prendre conscience de cela, et bien les dirigeants Chinois comme occidentaux sont dans une fuite en avant. Et la planche à billets va bientôt tourner à plaine vitesse en Chine comme au Japon.
    Et après…
    Aujourd’hui le CAC reprend 2%.
    Donc rien ne change. Le troupeau continue dans le même sens: « meeeeeeee ».

    Je lisais ce matin que la City continue a absorbé en masse nos polytechniciens.
    Continuons à laisser faire cette aberration dans cette période ou nous n’avons jamais eu autant besoin d’Ingénieurs capable d’être a l’origine d’une nouvelle révolution industrielle. Des transitions majeures économiques sont à opérer. Il faut des Ingénieurs pour cela et notamment des polytechniciens.
    Polytechnique qui fabrique toujours de futurs joueurs de Casino: c’est consternant.

    La conséquences c’est la débâcle d’un groupe comme Areva.
    Quand il faut gérer des grand projets il n’y a plus personne.
    Dans les années 80 la France a fabrique l’ensemble de son parc électronucléaire.
    Et à l’époque être Ingénieur en France tout comme en Allemagne cela avait du sens…
    Aujourd’hui il faut gagner du fric et rouler en mazerati a 25ans pour le plus grand triomphe de la cupidite.

    Rien ne change sous le même soleil.

    Et le silence assourdissant de l’économie japonaise nous enseigne que le tsunami n’est plus loin du Japon.
    Et que le Casino va bientôt fermer ses portes.

    Nos croupiers banquiers centraux ne vont pas pour autant se retrouver au chômage.

    Non je pense que pendant et après la crise qui vient ils donneront des leçons au monde sur ce qui n’a pas tourne rond dans la période dans laquelle nous sommes.
    Tout en faisant l’impasse sur leurs responsabilités.
    Rien ne changera sous le même soleil.

    Quoi que la prochaine risque de conduire a une spoliation de l’épargne et des dépôts a grande échelle.
    On pourrait voire comme vous le soulignez souvent rouler des tetes dans la sciure

  5. jpj
    jpj says:

    C’est comme dire que tout va bien en Grèce, maintenant qu’on a plus de dette et que la troika a plus de contrôle avec toujours l’impossibilité de régler quoi que se soit a l’extérieur. Maintenant les entreprises ferment 10 x plus vite car ne pouvant plus fonctionner. Comme Gaza, Cuba…

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