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La finance devrait faire une psychothérapie

À l’heure où vous lirez cette chronique, il est plus que probable que nous aurons obtenu une réponse à cette question lancinante : la Fed va-t-elle augmenter les taux directeurs lors de son meeting du mois de septembre? Mais dans le fond, peu importe que ce soit oui ou non. La réaction du marché face à un tel événement – que l’on prétend important – est totalement imprévisible.

Imprévisible parce que le monde de la finance semble parfois (souvent) avoir de sacrés problèmes psychologiques. Si vous êtes un habituéCapture d’écran 2015-10-03 à 10.11.48 des marchés, et que vous êtes accro aux cours de Bourse et aux publications économiques, vous devez savoir qu’aujourd’hui, l’importance d’une nouvelle – qu’elle soit économique ou géopolitique – dépend principalement du poids qu’on veut bien lui donner au moment où elle est publiée. Peu importe ce qui a été dit avant. A l’instant T, c’est la raison du plus fort qui l’emporte – le plus fort étant celui qui arrivera à faire avaler sa théorie le plus vite et le plus efficacement aux investisseurs, aux gérants de fonds, et parfois même, aux ordinateurs de calcul qui vont envoyer des ordres pour “faire comme les autres”. Car aujourd’hui, l’essentiel n’est pas tant de gagner de l’argent. Il faut avant tout ne pas être seul dans le camp de ceux qui ont tort.

Il n’y a pas si longtemps – quelques années à peine – le marché tenait compte de différents facteurs en même temps. On gérait le contexteCapture d’écran 2015-10-03 à 10.11.39 politico-économique comme une seule entité globale et on tirait un bilan de la situation sur le moment, cela, toujours avec une vision d’investissement sur quelques années – voire quelques mois pour les plus timides. Au final, il s’agissait d’une réflexion globale. Aujourd’hui, l’arrivée d’Internet et de l’information à haute fréquence par Twitter ou Facebook a ouvert le règne des rumeurs invérifiables, construites de toutes pièces, et des avis dont on ignore si leur auteur a la moindre compétence financière. Le marché est capable de retourner sa veste à toute vitesse et de passer d’une belle journée de hausse à une terrible baisse sanglante. Sous quel prétexte? Cela peut venir d’un type, quelque part, qui a laissé supposer que la Fed “pourrait peut-être” monter les taux plus vite que prévu. Et puis, une fois que les indices ont terminé en baisse de 2.5%, on se regarde et on se dit : “mais, en fait, c’était qui ce type?” Tout ça pour se rendre compte qu’avant de jouer les oracles, il faisait la météo dans un journal local et que son expérience de la finance se résume à un compte de trading avec 1’000 dollars chez un broker en ligne. Je précise que je n’ai rien contre les météorologues. D’ailleurs, ils sont souvent meilleurs en prévisions que les financiers.

La vision du monde de la finance est devenue inquiétante. Peut-être qu’il serait bon qu’elle suive une petite psychothérapie afin de fixer ses priorités.

Il fut un temps où l’on recherchait le “nouveau Microsoft”, LA compagnie qui révolutionnerait le monde. On spéculait sur des histoires à court terme dans le but de faire plus d’argent, tout en gardant le cœur de son portefeuille solidement en place. De nos jours, on tourne comme des hélices à la moindre annonce, comme si la démission d’un ministre grec ou une hausse de 0.25% des taux américains allaient changer la face du monde. On pense que la publication d’un chiffre économique va donner l’information ultime qui permettra de savoir ce qui va se passer, économiquement parlant, pour les siècles à venir. Amen. Mais à quoi bon? Même si la moitié de la planète connaît le chiffre avant sa publication et que l’autre moitié est persuadée qu’il est magouillé, trois semaines plus tard, on nous le modifie.

Alors oui, il y a des moments – comme souvent cette année – où j’ai le sentiment qu’il serait temps de faire une petite introspection. Nous, les professionnels de la finance, devrions prendre un peu de recul afin de maîtriser un peu mieux nos réactions, mais surtout d’admettre que nous ne saurons jamais où iront les indices demain et que même si nous passons des heures à faire de la recherche, à la fin, c’est souvent du 50/50. Alors, la Fed peut monter les taux de 0.25%, histoire de prouver que le travail fourni depuis 2008 a payé. Cela changera peut-être quelque chose sur le long terme, mais il ne sert strictement à rien de s’exciter là-dessus, comme si tout allait être transfiguré dans la minute. Prenons le temps d’y penser, ou allons nous allonger sur un divan.

Thomas Veillet – Investir.ch & Éconoclaste

Article extrait du Magazine Banco – octobre 2015 – n°92

 

1 réponse
  1. nc
    nc says:

    La finance n’a pas besoin de s’allonger sur un divan: il lui manque une bonne taxe Tobin, histoire limiter la volatilité des marchés.
    A ce propos, nos gouvernants d’hier et d’aujourd’hui ne nous l’avaient-il pas promis ?

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