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Marchés pétroliers, l’après Trump

Le secteur de l’énergie est sans doute aujourd’hui l’un de ceux qui posent le plus de questions à l’issue de l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis ! Les déclarations du candidat tant en termes de politique étrangère, que commerciale, environnementale ou industrielle ont été nombreuses, et il n’est pas toujours facile de s’y retrouver…

Il est d’abord important de noter que la présidence d’Obama n’est pas terminée. En effet, devant l’ampleur des annonces faites par le futur président et pour éviter de lui simplifier le travail, l’administration Obama souhaite avancer au maximum sur les réformes engagées et profiter au maximum des deux mois qui lui restent. C’est ainsi que le ministère de l’Intérieur américain a publié le 15 novembre, soit une semaine après l’élection, une loi visant à limiter les émissions de méthane (lire ici). Sans mettre un coup d’arrêt à l’exploitation des pétroles de schiste, on parle d’un coût total de mise en conformité  supérieur à 500 millions de dollars d’ici 2025, aux dires même de l’Agence de Protection Environnementale (EPA). Certains évoquent même la somme de 800 millions de dollars !

D’autres mesures pourraient suivre, et notamment le très attendu plan quinquennal qui statuera entre autre sur la possibilité ou non de forer en Arctique, mais aussi et surtout sur la dangerosité de la fracturation hydraulique (lire ici). Certains craignent que l’EPA puisse revenir sur sa première analyse qui concluait que les pétroles de schiste ne constituaient aucun danger pour les réserves aquifères, et sur la possibilité de forage dans le grand nord (lire ici).

L’ensemble de ces mesures viendra compléter l’interdiction déjà faite aux forages sur la côte Atlantique et la création de réserves sauvages où toute exploration est interdite. Au total, l’administration Obama a déjà ajouté 78020 pages au registre de réglementation fédéral, selon l’American Action Forum (pour en savoir plus sur cette organisation, lire ici), et d’autres devraient donc suivre. Ces ajouts ont alourdi les coûts réglementaires aux Etats-Unis de 148 milliards de dollars en 2016, et 324 millions de dollars pour la seule semaine ayant précédé les élections !

Une fois en place, l’administration Trump, qui a promis un soutien sans faille à l’industrie des énergies fossiles et l’indépendance énergétique aux américains, pourra tout défaire. Mais tout ceci ne se fera ni facilement, ni rapidement. En effet, la Constitution américaine limite, ici comme ailleurs, le pouvoir du président des Etats-Unis, qui devra négocier avec le congrès s’il veut légiférer sur les dossiers énergétiques et avec les démocrates au Sénat, ceux-ci disposant d’une minorité de blocage. Et en cas de litige, l’administration devra défendre ses dossiers devant les tribunaux fédéraux, où elle sera confrontée à des groupes de défense environnementaux aujourd’hui pourvus de gros moyens financiers (lire ici).

Parmi les mesures d’aide envisagées figurent notamment la levée de toutes les restrictions sur les exportations énergétiques américaines, d’arrêter la « guerre » contre le charbon, de supprimer le Clean Power Plan et d’aider l’industrie pétrolière en limitant la régulation et en supprimant les interdictions de forages.

Attention toutefois aux promesses de campagne qui, parfois, se contredisent. Ainsi, en juillet, le candidat Trump avait inquiété l’industrie pétrolière en évoquant dans le Colorado son soutien à la mise en place de referendums populaires locaux sur l’interdiction de la fracturation hydraulique. Il a ensuite évoqué le mois dernier à Denver, son soutien à « une fracturation hydraulique sûre » et à une « production d’énergie sur les terres fédérales dans les régions appropriées ».

Ce n’est pas le seul secteur où les propositions de Trump se retrouvent en contradiction. Prenons par exemple ses déclarations sur le pipeline de Keystone XL. Rappelons que ce projet de pipeline, qui devait transporter le pétrole des sables bitumineux canadiens vers les raffineries du Golfe du Mexique, avait été rejeté par Barack Obama. Si cela permettrait sans doute aux USA de réduire leur dépendance au pétrole du Moyen-Orient, ce qui est un autre objectif de Trump, on voit en revanche mal comment une telle mesure est compatible avec les velléités protectionnistes de Trump, et notamment sa volonté de renégocier le NAFTA, le traité qui régit les relations commerciales entre les pays d’Amérique du Nord.

Alors quel effet toutes ces mesures pourrait jouer sur la production pétrolière américaine ? En réalité, la réponse est complexe. Les barrières légales assurent que l’impact ne sera pas immédiat. Qui plus est, ces mesures ne peuvent, à elles seules, suffire à stimuler l’investissement. Car si l’administration est plus favorable aux sociétés d’exploitation d’énergies fossiles, c’est bel et bien le prix de l’or noir et des autres hydrocarbures qui décidera des investissements dans les capacités de production. Fatih Birol, chef économiste de l’Agence Internationale à l’Energie (AIE), était assez pessimiste sur ce sujet le 16 novembre lors de la présentation de son World Energy Outlook 2016 (lire ici et ici), évoquant une troisième année consécutive de baisse des investissements dans le secteur pétrolier l’an prochain, une première historique. Et les problèmes ne s’arrêtent pas là… Car les producteurs pétroliers, après deux années terribles, ont largement profité de la remontée des cours de l’or noir pour couvrir une part non négligeable de leur production de l’année 2017, certains ayant déjà fixé le prix de plus de 70% de leurs volumes à produire (lire ici). En clair : une remontée des prix ne profiterait que partiellement aux producteurs américains.

Pourcentage de la production de pétrole couverte pour l’année suivante

Source : Financial Times

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Et les problèmes ne s’arrêtent pas là. En effet, l’élection de Donald Trump a eu un effet immédiat sur l’économie américaine dommageable pour les groupes pétroliers : la remontée des taux d’intérêt. Les taux à 10 ans aux USA ont ainsi progressé de plus de 50 points de base depuis l’élection, ce qui renchérit le coût de l’argent. Or, les entreprises pétrolières, en particulier dans le domaine des schistes, ont largement et en permanence recourt à l’emprunt pour financer leurs investissements. Remontée des coûts de financement, prix fixé : même l’aide de Trump pourrait ne pas suffire à assurer le redéploiement de l’industrie pétrolière américaine.

L’autre dossier important pouvant impacter le secteur pétrolier est celui de la politique internationale de Trump et, notamment, les relations qu’il envisage d’entretenir avec le Moyen-Orient. Dans les mesures évoquées à ce sujet figure notamment la possible suspension des achats de pétrole à l’Arabie Saoudite et à d’autres pays arabes, à moins que ceux-ci ne s’engagent à fournir des troupes armées pour lutter contre l’Etat Islamique ou à rembourser les efforts militaires américains (mars 2016, New York Times). A aussi été évoquée la possibilité de se payer « directement » en prenant le pétrole irakien et, surtout, l’idée de dénoncer l’accord nucléaire – jugé « désastreux » – signé avec l’Iran.

La tentation pourrait être grande de dénoncer l’accord iranien. En effet, le pays se verrait alors à nouveau dans l’impossibilité d’exporter librement son pétrole, ce qui entraînerait immédiatement un rééquilibrage du marché mondial du pétrole, et une remontée des prix de l’or noir. Si certains ont évoqué l’impossibilité de revenir sur cet accord, des solutions techniques existent. L’accord n’est en réalité qu’un « executive order » signé par le président Obama et non ratifié par le congrès. Trump pourrait donc passer un ordre inverse. Au-delà, il pourrait, comme le prévoit l’accord, dénoncer des irrégularités dans la mise en œuvre du plan, ce qui obligerait l’ONU à un vote sur la poursuite de la levée des sanctions… où les USA pourraient mettre leur véto. Une telle mesure rendrait de facto impossible d’assurer les cargaisons et mettrait un frein immédiat aux exportations pétrolières du pays (lire ici). De son côté, la société Total qui vient de signer un contrat d’exploitation avec l’Iran se verrait sans doute dans l’obligation de mettre fin à son projet (lire ici).

La hausse des prix qui s’ensuivrait probablement redonnerait des marges de manœuvre à l’industrie du « shale », servant ainsi les objectifs d’indépendance énergétique de Trump. Reste que l’autosuffisance américaine reste encore bien loin. Aujourd’hui, les USA importent encore plus de 25% du pétrole qu’ils consomment. En outre, le pétrole américain étant inadapté aux raffineries du pays, Trump ne peut pas fermer toutes les portes et devra faire des choix.

S’il décidait de dénoncer l’accord iranien et/ou de conditionner ou arrêter ses achats de pétrole saoudien, les conséquences géopolitiques pourraient s’avérer désastreuses. D’abord, de nouvelles tensions avec l’Iran permettraient sans doute aux durs du régime de se renforcer à la veille des élections présidentielles qui se tiendront en mai 2017. Ensuite, la situation irakienne, où les soldats américains travaillent en collaboration avec des milices soutenues par l’Iran dans leur guerre contre l’Etat Islamique, deviendrait difficile à gérer. Enfin, cela relancerait la course à l’armement du pays. Ce qui obligerait l’Arabie Saoudite, en particulier si Trump ne leur garantit plus sa protection, à rentrer elle aussi dans la course, menaçant de mettre le feu au Moyen-Orient tout entier à la moindre étincelle.

On le voit, l’élection de Trump sera lourde de conséquences pour les marchés pétroliers. Toutefois, compte tenu de l’incohérence d’un certain nombre des propos du président élu, Il est pour l’heure difficile de savoir quelles seront les mesures finalement implémentées et, de fait, l’impact probable sur le marché. D’autant que Trump n’a pas à ce jour toutes les cartes en main : la décision de l’OPEP à la fin du mois de novembre s’imposera à lui. Qu’il le veuille ou non, Trump est toujours à la merci de l’OPEP…

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