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Pétrole : tectonique des plaques…

En quelques semaines, le marché du pétrole vient de connaître plus qu’une révolution… un tremblement de terre. D’abord grâce à la signature d’un accord historique entre les membres du cartel le 30 novembre à Vienne. Historique, non par son ampleur qui reste raisonnable, mais parce qu’il s’agit d’un véritable séisme diplomatique.

D’abord parce qu’elle a prouvé que les intérêts financiers pouvaient pousser les pires ennemis à collaborer. Rappelons qu’aujourd’hui l’Arabie Saoudite soutient la rébellion en Syrie alors que les Iraniens sont, eux, pro Assad. De même, au Yemen, l’Arabie Saoudite a entamé une guerre pour éviter une poussée de la population chiite pro-iranienne, de peur de se retrouver encerclée par son pire ennemi.

Difficile, donc, a priori de réconcilier ces deux états. Mais l’Arabie Saoudite a su, méthodiquement, prouver à tous les membres qu’une réduction était dans leur intérêt (lire notre flash marchés sur le sujet ici). Une seule concession a été faite à l’Iran, autre partenaire de poids, qui était légitime à demander un traitement spécial. Le compromis trouvé permet à chacun de sauver la face. Les chiffres utilisés par l’OPEP permettent au cartel d’afficher une production iranienne en progression de 90 000 barils par jour (bpj) à 3,797 millions de bpj, très en dessous des ambitions des iraniens ; quand les iraniens font figurer dans le tableau final un niveau de référence de 3,975 millions de bpj leur permettant théoriquement de dépasser les 4 millions de barils par jour qui étaient leur objectif.

Tableau de synthèse de la décision de l’OPEP du 30 novembre 2016

Source : John Kemp

Note : le niveau de production de référence pour la majorité des pays est la production du mois d’octobre 2016 telle que fournie par les sources secondaires, à l’exception de l’Angola pour lequel le niveau retenu est celui de septembre 2016.

Le niveau de référence pour l’Iran est le niveau atteint par sa production avant les sanctions, en 2005.

Cet accord a aussi une portée significative particulière, car il intervient quelques mois après la nomination d’un nouveau ministre saoudien du pétrole, et la prise en main des affaires saoudiennes par le vice prince héritier Mohammad Bin Salman (MBS). Il semble bien que ce soit désormais celui-ci qui tienne les manettes et oriente dans l’ombre la diplomatie du Royaume. En effet, il y a quelques semaines encore, le ministre du pétrole, Khalid al Falih, expliquait haut et fort que « l’interventionnisme pétrolier » faisait partie du passé (lire ici). Mais une question se pose : pourquoi maintenant ?

L’une des raisons les plus évidentes est sans doute l’annonce faite il y a quelques mois par le gouvernement saoudien de sa volonté de modifier l’économie saoudienne, notamment en privatisant partiellement ce qui est sans doute aujourd’hui la compagnie la plus riche du monde : la Saudi Aramco, la compagnie pétrolière nationale saoudienne. Le royaume envisage de céder 5% du capital de la compagnie, même si les contours exacts de ce qui sera mis sur le marché restent imprécis. Dans le contexte d’une telle opération, la stabilisation des prix de l’or noir et une amélioration des perspectives de rentabilité est évidemment un élément favorable au succès de l’opération.

Reste la question des formidables réserves pétrolières du groupe, l’un des secrets les mieux gardés au monde. Seront-elles incluses ou non dans le périmètre mis en bourse ? La question n’est toujours pas officiellement tranchée. De même, la question de la place boursière sur laquelle la cotation sera assurée fait toujours l’objet de négociation (lire ici). Alors que l’administration américaine a voté une résolution permettant aux familles des victimes du 11/09/2001 de poursuivre l’Arabie Saoudite en responsabilité, quoi qu’en disent les officiels, il semble bien que les relations Arabie Saoudite – USA se soient quelque peu distendues et que les Saoudiens se servent de cet élément pour maintenir la pression sur les autorités américaines.

De son côté, on peut se demander ce qui a convaincu l’Iran de s’accorder avec son ennemi de toujours, l’Arabie Saoudite. Rappelons que les deux pays s’affrontent à distance pour la suprématie sur la région depuis des décennies (lire ici). Si la remontée des prix du pétrole et l’exemption du pays de la décision de réduction constituent un gain financier et une victoire diplomatique immédiats et évidents, il serait surprenant que ce soit là la seule raison. Céder du terrain et s’entendre avec l’Arabie Saoudite qui a l’oreille des américains, pourrait ainsi être une raison supplémentaire à l’heure où arrive au pouvoir le président Trump, qui a clairement évoqué la possibilité de remettre en cause l’accord nucléaire signé avec les Iraniens. Si les prix du pétrole remontent et permettent notamment aux producteurs de schiste nord-américains de reprendre leur marche en avant, il sera ainsi plus difficile pour Trump de convaincre sa population ainsi que ses alliés, qui ont travaillé très dur sur l’accord iranien, de remettre les sanctions en place (lire ici).

Un statu quo sur ce point arrangerait l’Iran qui ne perd pas de temps depuis la levée des sanctions pour relancer son industrie pétrolière et gazière. Le pays vient notamment d’annoncer la signature de précontrats avec Shell pour l’évaluation de champs pétroliers et gaziers (lire ici), et Total pour le développement d’une nouvelle tranche du champ gazier de South Pars (lire ici).

Rappelons que ce champ gazier, le plus grand au monde, se situe au milieu du Golfe Persique, à cheval sur les eaux territoriales de l’Iran et du Qatar. Il est l’une des raisons avérées du conflit syrien (lire ici). Le refus de Bachar Al-Assad de laisser un gazoduc partant du Qatar passer sur son territoire avait déclenché l’ire des Qataris qui avaient alors décidé de financer la rébellion syrienne pour déposer le président syrien. Dès lors, il est curieux de voir le Qatar, qui soutient la rébellion syrienne, et l’Iran, soutien de Bachar Al-Assad, assis autour d’une même table et capables de s’entendre.

Plus encore, si l’accord des pays de l’OPEP est déjà surprenant, celui signé par le cartel avec les pays hors OPEP est encore plus étonnant. Ici, on retrouve à la même table les Russes, les Saoudiens, les Iraniens et les Qataris ! Le rôle des Russes est sans doute le plus important dans cet accord. Ce sont les Russes qui ont semble-t-il réussi à ramener les Iraniens à la table de négociation. Ils ont également su s’entendre avec l’Arabie Saoudite et le Qatar qui sont leur ennemi en Syrie. Pourquoi ?

Une première hypothèse est que la guerre coûte cher, aussi bien à la Russie qu’à l’Arabie Saoudite, tant sur le plan financier que sur celui de l’image. Ensuite, la Russie voit dans ces négociations un intérêt évident : elle prend la place de partenaire diplomatique privilégié dans les pays du Golfe où la position européenne n’est pas claire et où les erreurs des USA en font un partenaire fragilisé.

Si l’intérêt financier immédiat a sans doute joué un rôle, des éléments troublants qui ont suivi cette annonce laissent également perplexes sur l’ampleur des négociations diplomatiques autour de cet accord. En effet, quelques jours après l’annonce de l’opération, est intervenue une première surprise : le Qatar entrait à hauteur de 19,5% dans la compagnie pétrolière et gazière russe Rosneft (lire ici). Bizarre pour des vieux ennemis…

On ne saura sans doute que dans très longtemps les vraies raisons d’un tel accord, mais devant la défaite de l’Europe au Moyen Orient, est-il envisageable que les Qataris aient décidé de se rapprocher des russes, peut-être pour ouvrir le marché chinois à leur gaz ?

On ne peut préjuger de rien mais un accord comme celui que viennent de signer les pays de l’OPEP et hors OPEP, rassemblant autant de parties, avec autant d’intérêts divergents et une inimitié de longue date, peut difficilement selon nous n’être basé que sur une approche commerciale. On ne sait pas encore si ce sera un tremblement de terre mais en tout cas, les plaques tectoniques ont bougé…

Par Benjamin Louvet

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