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Le monde fabuleux de la “Crypto-Tulipe”

Il y a trois semaines j’ai écrit un article sur les Cryptomonnaies alors que la baisse n’avait pas encore laissé toutes ses traces dans le marché. L’article en question était destiné au journal Banco – je vais sûrement me faire insulter par les fans de Cryptomonnaies en faisant des allusions entre le Bitcoin et la bulle des tulipes en 1600 et des poussières en Hollande, puisque je me suis déjà fait ramasser par l’un deux comme quoi la bulle en question n’a jamais existé et fait plutôt partie d’une branche ancienne de la théorie du complot. Mais comme, malgré ce qui s’est passé entre deux, l’article n’a pas vraiment pris des rides, je le partage avec vous au cas où vous n’êtes pas encore abonné au Banco ou pire, si vous ne le lisez pas.

 

Je ne sais pas si vous avez ouvert un journal ou si vous vous êtes baladé sur un site de d’informations financières récemment. Dans tous les cas, il y a un nouveau truc qui est apparu. Ça s’appelle les “cryptos”, petit nom affectueux donné aux “cryptomonnaies” ou pour faire plus simple, nouvelle monnaie virtuelle fabriquée par des geeks et dont on ne comprend pas à quoi elle sert, ni si elle vaut quelque chose.

Une chose est certaine, c’est qu’on a rapidement compris que, même si ça ne vaut rien concrètement parlant, il y avait l’air d’y avoir un moyen de faire du pognon avec. Ce serait donc un moyen de devenir très très riche et de ne plus jamais avoir besoin de bosser, de pouvoir aller voir son chef, lui faire un gigantesque bras d’honneur, tout en montant dans sa Lamborghini Huracán Performante avec plaques spéciales marquées “cryptotrader”.

 

Un coup sûr

Si. Parce qu’on a tous un copain, un collègue, un beau-frère ou un cousin éloigné chauffeur de taxi qui s’est lancé dans le “cryptotrading” et qui ne sait plus quoi faire de tous les bitcoins et ethereum qu’il a gagnés. Accessoirement, il ne peut même pas les mettre sur son compte en banque à la Raiffeisen du coin, parce que – bien sûr – ce n’est pas “compliance”.

Ces derniers temps, il y a eu tellement d’histoires fantastiques qui ont circulé sur le net et à la télévision qu’on a commencé à croire que c’était un coup sûr, les cryptomonnaies. C’est en général à ce moment très précis que les choses commencent à partir en vrille. Un peu comme quand en l’an 2000, on achetait tout ce qui se terminait par “point.com”, parce que c’était trop chouette et qu’un jour ça serait l’avenir. Là, on a commencé à faire pareil. Long Island Ice Tea – qui vendait du thé froid – se met à faire de la “cryptomonnaie” et du “blockchain”: le titre prend 400%. Kodak va fabriquer sa propre “crypto”: le titre monte de 200% – alors que la dernière fois que j’ai vérifié, Kodak était en faillite, parce que plus personne n’utilise des appareils photo avec des films dedans.

C’est comme si on vous disait qu’une société qui fabrique des cassettes VHS se lance dans le blockchain et que vous vendiez le dentier de votre grand-mère pour en acheter. Tout en sachant que, si vous passez le guichet d’une banque et que vous demandez à votre banquière en costume officiel UBS de vous expliquer ce qu’est le blockchain ou la cryptomonnaie, il y a bien des chances pour qu’elle s’évanouisse ou vous accuse de harcèlement sexuel pour ne pas avoir à répondre à la question.

 

Moins 95%

Et puis, le bitcoin a touché les 20’000 dollars… L’euphorie était à son comble et mon coiffeur m’a annoncé qu’il arrêtait la coiffure et se lançait dans le cryptotrading, parce que – je cite : “C’est trop facile de faire du fric”. Il est vrai que l’argument est imparable. Sauf qu’alors que mon coiffeur s’installait devant ses écrans de trading dans ses nouveaux bureaux de 150 mètres carrés, les Coréens commençaient à mettre leur nez dans les sites de cryptomonnaies, les Chinois parlaient de réglementer, l’Empereur Poutine parlait de réglementer. Surtout, le site Bitconnect – qui faisait du crédit en bitcoin et qui avait longtemps hésité à prendre Bitconnect comme nom, puisqu’ils voulaient aussi s’appeler Ponzi Scheme – a baissé le rideau et la monnaie y relative a perdu 95%. Le reste a perdu 50% en marque de sympathie.

Alors je ne vous dirai pas que “je vous l’avais bien dit” ou que “ça devait finir par arriver”, mais ça devait arriver. La bonne nouvelle, c’est que la fin n’est pas proche. Parce qu’il est plus que probable que la cryptomonnaie et la technologie du blockchain soient là pour durer. Mais nous avions peut-être besoin de ce retour sur terre et de voir que la finance, quelle qu’elle soit, n’est JAMAIS un coup sûr et que quand votre coiffeur ou votre prof de golf décide que la finance, c’est plus facile que de couper les cheveux ou travailler son swing, c’est en général le moment que vous, banquier, devriez choisir pour devenir coiffeur.

 

3 réponses
  1. Victory Trader
    Victory Trader says:

    La « Cryto-Tulipe » c’est un bon rapprochement car tout peut aller a zero du jour au lendemain. Oui tout le monde en parle, les partisans croivent qu’ils vont se liberer des banques, avoir leur propre reseau d’echange. Si on enlevait toutes les monnaies traditionnelles ( Dollar, Euro,…) et on les remplacait par les Crypto monnaies que se passerait t’il ? A mon avis, on reviendrai au point de depart mais sous une forme differente. A la fin, il n’y a pas de FREE monnaies. Car cela doit etre regule tot ou tard. Mais entre temps, les speculateurs en profitent. Donc la question a present est : Qui sont les vrais gagnant dans cette affaire. Les petits investisseurs ou…Reflechissez bien!!!

  2. Fabien
    Fabien says:

    Ce que vous dite est vrai, ce qui se passe sur les Cryptos en ce moment ressemble a ce qui s’est passé avec la bulle Internet mais n’oublions pas qu’une fois la bulle passée, la sélection naturelle ayant fait son travail, il en reste de magnifiques sociétés qui ont révolutionné le monde de l’information, elles sont très peu nombreuses par rapport aux participants initiaux mais leurs noms évoquent désormais de véritables succes story, Google, Facebook, Apple, Amazon …
    L’important ce n’est pas la bulle mais le message qu’elle nous envoie: « il se passe quelque chose dans le monde des échanges économiques à travers les Crypto en ce moment »
    Pourquoi, comment, c’est à nous de déchiffrer le message mais il existe déjà quelques pistes de réflexions, dans un système économique et financier hyper centralisé et concentré dans les mains de quelques personnes régulé par d’obscures administrations indépendantes, AMF, ARCEP, CSA, banques centrales … le système étouffe, il est au bord de l’implosion, n’est-il pas naturel que les jeunes générations cherchent des solutions innovantes pour casser ce cercle infernal qui nous condamne tous à l’échec ? En tout cas c’est bien la mission de la jeunesse non ?
    A méditer, pas trop longtemps quand même car on arrête pas une révolution avec un bâton.

  3. Jean-Yves S
    Jean-Yves S says:

    Petite précision concernant la « tulipmania » qui s’est déroulée en 1636 / 1637 : synthèse d’une publication de travaux de recherches réalisés par Earl A Thompson (économiste à l’UCLA – Université de Californie) et Jonathan Treussard (étudiant diplômé de l’Université de Boston)

    Début février 1637, le prix des contrats futures sur les tulipes était 20 fois supérieur au prix spot des tulipes en novembre 1636 et en mai 1637. Ca ressemble donc à une bulle spéculative. Mais Earl Thompson, économiste spécialisé dans l’histoire des bulles financières, affirme que non.
    Les investisseurs dans les bulbes de tulipes n’étaient ni fous, ni délirants en 1636 et 1637. En fait, ils répondaient de façon rationnelle à des changements de règles de marché de l’investissement des bulbes de tulipes en Hollande.

    Le contexte dans les années 1630 était le suivant : la bourgeoisie et la noblesse européenne (parmi les plus friands : les allemands) raffolait des fleurs pour agrémenter les parcs et jardins de leurs châteaux et manoirs. La Hollande avait déjà développé un avantage compétitif indiscutable dans l’horticulture; les bulbes de tulipes étaient parmi les stars de l’époque et les prix de ces bulbes progressaient régulièrement depuis plusieurs années.
    Flairant l’opportunité de gagner beaucoup d’argent, les « burgomasters » (élus locaux hollandais) des bourgeois et des investisseurs opportunistes de la classe moyenne commencèrent à investir dans les bulbes.
    Or, à l’automne 1636, une grave crise allemande perturba brutalement le marché européen des bulbes de tulipes. En octobre 1636, les allemands subirent une défaite militaire importante face à l’armée de Suède (alliée à la France) près de la ville de Wittstock (guerre de 30 ans opposant la France et la Suède et le Saint Empire romain-germanique). Suite à cette défaite, les paysans germaniques se révoltèrent. La demande germanique de bulbes de tulipes chuta brutalement et les nobles commencèrent à déterrer leurs bulbes pour les vendre sur le marché européen.
    Cet afflux massif et soudain de bulbes de tulipes sur le marché fit chuter les prix et les investisseurs hollandais commencèrent à perdre de l’argent. Ils étaient dans le pétrin car le commerce des bulbes de tulipes se faisait via des contrats à terme. Les prix des contrats chutant à l’automne 1636, les investisseurs étaient pris à la gorge car ils étaient chargés en levier… A l’époque, le cash settlement n’existait pas et au terme des contrats, ils étaient tenus de se faire livrer les bulbes de tulipes qui ne valaient plus grand chose, contre paiement aux horticulteurs de prix largement supérieurs car négociés avant la crise allemande.

    Plutôt que de se faire ruiner, les élus locaux hollandais se sont concertés avec les investisseurs bourgeois et ceux de la classe moyenne. Grêce à leurs connexions politiques au plus haut niveau, ils tentèrent avec succès de changer les règles du marché. En premier lieu, ils menacèrent d’abandonner leurs contrats et de laisser sur le carreau les horticulteurs avec leurs bulbes. Ensuite, en position de force dans la négo, ils proposèrent de remettre à plat les règles de marché en transformant l’obligation de rachat des bulbes à prix fixe à l’issue des contrats à terme en possibilité de rachat. En clair, ils ont réussi à transformer les contrats à terme en options.

    Grâce à ce nouveau deal, les investisseurs n’auront plus d’obligation de payer le prix fort au terme du contrat, à moins que le cours du marché spot des bulbes soit supérieur. Pour compenser les horticulteurs au cas où les prix spots au terme des contrats étaient en leur défaveur, les investisseurs acceptèrent de payer une « petite fraction du prix du contrat » pour se libérer de leurs obligations contractuelles. En définitive, cette fraction était de « 3 cents on the dollar », soit 3%. Aujourd’hui, cette fraction s’apparente à une « prime » payée pour une option.
    Le 24 février 1637, les fleuristes hollandais annoncèrent que tous les contrats futures conclus depuis le 30 novembre 1636 et jusqu’au printemps 1637 devaient être interprétés comme des contrats optionnels. Cette décision fut plus tard ratifiée par le législateur hollandais.

    La nouvelle de cet accord commenca à filtrer parmi certains acteurs du marché courant novembre 1636. Dès lors qu’il apparut clair pour certains « initiés » que les contrats à terme seraient transformés en options avec prise d’effet au 30 novembre 1636, ces « initiés » (parmi lesquels les horticulteurs) su ruèrent sur les contrats à terme courant novembre, provoquant une forte hausse des cours. La raison ? Si les investisseurs titulaires de contrats futures n’avaient plus comme risque de payer qu’une petite prime correspondant à 3% de la valeur desdits contrats à leur terme, alors les horticulteurs avaient pour intérêt de faire grimper sensiblement les cours des contrats à terme, puis de les revendre avec plus-value avant que la nouvelle de conversion desdits contrats à termes en options ne fut rendue publique. Cette manipulation était réalisable du fait que le cash market était fermé en hiver et ne réouvrait qu’au printemps.

    C’est ainsi que le marché explosa. En novembre 1636, quand le plan des élus locaux pour forcer la main aux horticulteurs prit effet, ces derniers réalisèrent rapidement que le marché était sur le point de changer. Fin novembre 1636, des spéculateurs avaient déjà commencé à considérer les prix des contrats comme des strikes d’options fixés à 10 fois le prix de marché. La résultante fut que les prix des contrats explosa pour refléter le fait qu’ils correspondaient dorénavant à des prix d’exercice d’options call, plutôt qu’à des prix destinés à être payés au terme des contrats futures pour la livraison effective de bulbes de tulipes.
    En février 1637, les prix avaient été multipliés par 20. C’est la cause de la « tulipmania » selon l’économiste Thompson.
    Tout excès de marché devant être tôt ou tard corrigé, le prix des produits dérivés rechuta brutalement au printemps 2017 pour revenir à leur prix d’équilibre, lequel était le prix spot de marché qui n’avait pas ou peu fluctué…

    En final, cette explosion des cours des bulbes de tulipes à l’hiver 1636/1637 ne correspondait pas à une fièvre acheteuse brutale des foules (comme celle des cryptos). Elle correspondait à un mouvement spéculatif rationnel sur des dérivés, de la part d’insiders, soit d’acteurs de la filière, d’investisseurs et de traders répondant de manière opportuniste à un changement de règles de marché.

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