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Le retour des somnambules partie 2

Le Cas de la Crimée

 

Le cas de la Crimée est très particulier. Cette « république autonome » (ce n’était pas une région comme les autres) incluse en Ukraine a été russe durant 200 ans et est restée dans une Ukraine indépendante (séparée de la Russie) seulement durant 23 ans (soit 2 fois moins longtemps que ce que l’Alsace-Lorraine a été allemande entre 1871 et 1918). Ce problème de la Crimée est une scorie de la fin de l’URSS, sujet qu’a refusé de traiter Eltsine en 1991 pour cause d’alcoolisme, comme l’a révélé le petit fils de Khrouchtchev. [20]

 

Contrairement à la propagande grotesque dans nos médias, parlant systématiquement « d’annexion » russe, comme si elle avait été faite par la force, la Crimée a voté démocratiquement par référendum sa sortie de l’Ukraine – exactement comme l’Ukraine a voté elle-même sa sortie de l’URSS en 1991 ou Mayotte sa sortie des Comores en 1976 – et sa réunion avec la Russie. On a d’ailleurs vu Obama inventer la notion de « référendum illégal » (sic.), ce qui en dit long sur sa vision de la Démocratie, une loi étant donc censée empêcher les gens de voter pour décider de leur avenir…

 

Mais rassurons-nos : si Maïdan avait échoué et que l’Ukraine se soit alors rapprochée de la Russie, et si la Crimée avait alors proclamé son indépendance et sa volonté d’intégrer l’UE et l’OTAN, soyons bien certains que Washington et Bruxelles auraient alors reconnu la bon droit des habitants à décider de leur avenir, exactement comme ils l’ont fait pour le Kosovo…

 

En réalité, et malgré la vulgate propagandiste, ce référendum ne violait aucune « loi internationale », comme l’a rappelé la Cour internationale de Justice sur le cas du Kosovo [21], ni la charte de l’ONU qui est au contraire fondée sur « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » (on voit d’ailleurs mal pourquoi ceux qui nous expliquent à raison que le peuple d’Ukraine doit pouvoir décider de son avenir, refusent cette possibilité au peuple de Crimée). Sur ce sujet, lire ici [22]

 

Lors du referendum en Crimée, 80 % des électeurs inscrits ont voté pour la réunification avec la Russie (le bon parallèle est en effet l’Alsace-Lorraine ou l’Allemagne de l’Est). L’évocation de ce simple fait suscite généralement des ricanements, signifiant « un référendum dans le monde russe est forcément truqué » ou « les habitants avaient des armes dans le dos pour voter (sic.) ». Passons sur cette vision suprémaciste à la limite du racisme (des soldats russes qui maintiennent l’ordre dans une zone où la population, pour en rester aux faits.

 

La Parlement de Crimée avait demandé que des observateurs internationaux de l’OCSE viennent contrôler le référendum ; l’OCSE a refusé [23] ; et on dit maintenant que le référendum était « bidon » car il n’y avait pas d’observateurs de l’OCSE ! Or, il faut savoir que la Crimée est composée, entre autres, de 60 % de Russes et 25 % d’Ukrainiens [24]. Des sondages réalisés sur cette même question du retour à la « mère patrie russe », réalisés entre 2009 et 2011, donnaient toujours entre 80 et 90 % de oui pour un départ de l’Ukraine. [25]. En mai 2014, Pew Institute, un grand sondeur américain indiquait que 91 % des habitants de Crimée estimaient que le référendum avait été honnête et que son résultat correspondait bien à ce que pensait la population… Il mesurait également la cote de confiance de Poutine en Crimée à… 93 %. [26]

 

Le but est-il donc de faire la guerre (économique pour commencer) pour rendre malheureux 93 % des habitants de Crimée (dont beaucoup étaient en liesse le soir du referendum de réunification [27]) – et donc y déclencher un conflit local comme à l’Est de l’Ukraine ? La précipitation du référendum est certes contestable, mais espérait-on qu’en soutenant un coup d’État de fascistes russophobes à sa frontière, la Russie allait rester sans réagir, et voir sa base militaire stratégique de la mer noire lui échapper alors que la population de Crimée ne demandait que son retour ? Que penserions-nous face à un coup d’État d’extrémistes francophobes en Allemagne ?

 

Par ailleurs, comme l’Occident semble être pris d’une grosse crise frénétique « d’amour du Droit International et de la liberté des peuples opprimés », plutôt que de s’occuper du peuple de Crimée qui va très bien et ne demande rien (les retraites de Crimée ont été doublées lors de la réunification par exemple [28]…), il ferait mieux de s’occuper du peuple palestinien (viol par Israël des frontières en 1967 et occupation illégale depuis [29]) ou du peuple tibétain (viol par la Chine des frontières en 1950 [30]), car on a là de réels peuples qui demandent très majoritairement, eux, à ce que leur situation change… Voilà un vrai challenge à la hauteur des belles âmes politiques de l’Occident…

 

Plus fort, la propagande a réussi à nous faire croire que des modifications de frontière, suite à des demandes majoritaires de régions, risqueraient « d’entrainer la guerre » – alors que c’est bien évidemment quand on refuse à un peuple le droit de décider de son avenir en général et de son pays d’appartenance en particulier, qu’on a la guerre : Indochine 1954, Algérie 1956, Tchécoslovaquie 1968, Yougoslavie 1992, Ukraine de l’Est 2014… Et c’est évidemment quand les gens votent par référendum sur leur avenir qu’on maintient la paix.

 

Ernest Renan, dans sa célèbre conférence Qu’est-ce qu’une nation ?, déclarait finement en 1882 : « L’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours […] Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront. » [31]. La première tâche d’un gouvernement est donc de veiller à la cohérence nationale, en faisant en sorte qu’aucune région n’ait envie majoritairement de quitter le pays. Parce que, quand cela arrive, il est trop tard, et il ne reste que l’alternative d’un départ négocié par consentement mutuel, ou de la violence envers la population pour l’empêcher de décider de son avenir.

 

Il est donc impératif de rester cohérent sur ce sujet difficile de demande d’indépendance régionales, qui sont généralement toujours interdites par la Constitution d’un pays, forcément « un et indivisible pour des siècles et des siècles dans le meilleur des mondes ». Car en réalité, quand la demande est majoritaire, l’alternative se réduit souvent à « vote et indépendance » ou « envoi de chars et répression politique ».

 

Quand le Parlement ukrainien a follement voté la suppression du statut de la langue russe, dans un contexte révolutionnaire dans ce pays très fragile, le pacte social a été rompu, et l’Ukraine a perdu le « plébiscite de tous les jours » en Crimée. Tout comme si le gouvernement canadien interdisait aux Québécois de parler français dans la vie publique, devrait-on s’étonner de la volonté de la population de quitter le Canada ? On aura normalement un nouveau cas pratique d’ici la fin 2014 : le gouvernement régional catalan a déclaré vouloir organiser un référendum d’indépendance, et le gouvernement de Madrid a déclaré qu’il s’y opposerait – car contrairement à l’Ecosse, il pense que la réponse devrait être oui…

 

Il faut donc à chacun décider quel camp choisir dans ces hypothèse : le choix des citoyens ou le maintien des frontières, quitte à déclencher une guerre – façon Congrès de Vienne 1815. Et l’honnête intellectuelle élémentaire implique d’avoir une règle simple et unique, qui ne peut être comme aujourd’hui « d’accord pour le vote quand la région quitte l’orbite russe (Kosovo) et pas d’accord si elle quitte celle de l’UE (Crimée, Catalogne, Venise…) ?

 

Terminons cette longue partie sur le respect de « l’intégrité territoriale » de l’Ukraine, garantie internationalement en 1994 en échange de l’abandon de ses armes nucléaires. Cela signifie que des pays se sont engagés à protéger l’Ukraine d’agressions extérieures, mais, évidemment, nullement à ce qu’on empêche des régions du pays souhaitant le quitter de le faire – surtout quand leur Parlement leur a craché à la figure…

 

Cerise sur le gâteau, précisons enfin que Svoboda milite activement pour que l’Ukraine se dote d’armes nucléaires [32] – et étonnons-nous ensuite des réactions de la Russie…

 Lire la suite

[20] http://www.les-crises.fr/reprise-de-qui-la-crimee-est-elle-le-pays-par-sergei-khrouchtchev/

[21]http://www.icj-cij.org/docket/files/141/15988.pdf

[22] http://www.les-crises.fr/la-question-ukrainienne-charvin/

[23] http://www.osce.org/cio/116313

[24] http://www.les-crises.fr/ukrainiens-crimee/

[25] http://en.wikipedia.org/wiki/Crimean_status_referendum,_014#Polling

[26] http://www.pewglobal.org/2014/05/08/chapter-1-ukraine-desire-for-unity-amid-worries-about-political-leadership-ethnic-conflict/

[27] http://tempsreel.nouvelobs.com/topnews/20140316.AFP2455/a-simferopol-liesse-russe-sur-la-place-lenine.html

[28] http://qha.com.ua/putin-orders-to-raise-pensions-for-crimeans-130924en.html

[29] http://www.monde-diplomatique.fr/2009/02/A/16775

[30] http://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_du_Tibet#La_prise_de_contr.C3.B4le_par_la_R.C3.A9publique_populaire_de_Chine

[31] http://www.youscribe.com/catalogue/tous/savoirs/sciences-humaines-et-sociales/qu-est-ce-qu-une-nation-par-ernest-renan-1882-conference-a-la-2414088

[32] http://fr.ria.ru/world/20140723/201919964.html

 

1 réponse
  1. Whatever78
    Whatever78 dit :

    Très bon article, à l’image du billet précédent.
    Deux choses toutefois :
    – il semble y avoir une erreur de frappe au 5e paragraphe.
    – concernant le viol des frontières par la Chine, on peut citer la peur des chinois de voir les américains placer des bases dans un Tibet libre et indépendant, leur offrant un avantage balistique incomparable.

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