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De quelques erreurs fréquentes dans la lutte contre la radicalisation

Après d’autres pays de l’UE, le Royaume Uni vient d’être frappé trois fois en trois mois par des attentats ayant fait 33 morts et quelques centaines de blessés. Le modèle communautariste qu’il soit belge ou britannique ne protège pas plus de la furie salafiste que le modèle laïque français. Les mêmes erreurs de diagnostic, de méthode et de traitement se retrouvent dans les politiques de contre-radicalisation un peu partout en Europe.

Le diagnostic a longtemps été différé et seuls les attentats ont contraint à revoir les postulats. La devise protectrice de Londres contre les salafistes était « Respectez nos lois, nous respecterons votre foi !» En fait, les quatre attentats de 2005 (56 morts 700 blessés) et la découverte de la ghettoïsation que les salafistes avaient imposée dans certains quartiers permettant de vivre complètement hors du système britannique, fut un traumatisme. En France, on ne commença à se préoccuper des départs en Syrie que lors de la conférence de presse des mères en juin 2014 qui amène à la création du téléphone vert. Les alertes lancées par les élites musulmanes en 2013 et 2014 étaient restées sourdes. D’un côté et de l’autre de la Manche à droite ou à gauche, on ne traitait pas la question de la radicalisation en confondant Islam et Salafisme. En employant des termes génériques comme « Islam radical » ou « musulmans intégristes », on mélangeait l’un et l’autre. Inutile de parler du rousseauisme de Mélenchon qui « ne veut pas qu’on parle de religion ! », du programme du parti travailliste britannique qui ne parle même pas de la question terroriste ou de Nathalie Arthaud qui accuse « le grand capital » ! Frilosité ou aveuglement ? Il a fallu les attentats de janvier 2015 pour qu’enfin Manuel Valls parle de lutte contre le salafisme sans faire la distinction entre quiétistes et djihadistes qui diffusent le même discours antisémite, raciste, intolérant, homophobe, misogyne et sectaire. S’il fallait se fier aux seuls discours, Hitler était un nazi quiétiste avant 1934. Une des premières mesures pour démontrer politiquement la différence entre Islam de France et salafisme aurait été en France, comme nous l’avions proposé[i], de rattacher le bureau des Cultes non plus au ministère de l’intérieur, mais au Premier ministre à Matignon, et laisser la lutte contre le salafisme au ministère de l’intérieur.

Erreur de méthode ensuite ! En France qui se croyait protégée par la laïcité de la loi, tous les dispositifs de lutte contre les salafistes ont été montés dans l’urgence. Il fallait faire vite mais avec toujours les mêmes hésitations. En France, le retard du temps politique devait être rattrapé par l’activisme administratif. En confiant au Comité interministériel de Prévention de la délinquance (CIPD) la lutte contre la radicalisation, la question politique est devenue un problème de délinquance. L’état d’urgence a été comme son nom l’indique une mesure d’urgence devenue permanente. La Grande Bretagne a associé des salafistes quiétistes à la lutte contre la radicalisation, sans grand succès il faut le dire. Le niveau d’alerte « critique » décidé après l’attentat du 22 mai à Manchester, avait ensuite été réduit jusqu’à l’attentat de Londres d’avant-hier. La prison est devenue un sujet d’urgence parce qu’on disposait d’études sur le sujet (notamment celles de F. Khosrokavar et Ouisa Kies), alors que les juges anti-terroristes remarquaient depuis longtemps que 70 % des retours de Syrie n’étaient passés ni par la prison, ni par la mosquée… Après l’agression violente de deux agents le 4 septembre 2016, le regroupement associé à une prise en charge lourde de traitement des détenus les plus dangereux à la maison d’arrêt à Osny, Fresnes et Fleury-Merogis a été complètement arrêté sur décision soudaine du Garde des Sceaux. Elle se réduit aujourd’hui à une simple évaluation des personnes détenues, sans évaluation ni réflexion globale. Chaque ministre a aussi voulu poser sa pierre à l’édifice et se doter d’un Haut Conseil (formule politiquement toujours utile quand on ne sait que faire[ii]). Matignon a créé son propre conseil scientifique trimestriel, le seul véritablement indispensable, par un décret du 3 mai 2017 soit… 27 mois après l’attentat contre Charlie. Les études de terrain confirment l’extraordinaire prégnance de la déshérence sociale dans le recrutement djihadiste, mais les jeunes convertis radicaux issus des classes moyennes ou les jeunes filles partant en Syrie posent un autre type de question. C’est dans l’association quotidienne des experts à l’action publique qu’on peut évaluer et synthétiser, en ne laissant de côté aucune des questions essentielles. Lever l’accès des chercheurs au fichier aux quelques 6000 signalements du téléphone vert, seule donnée démographiquement exhaustive de l’état des processus de radicalisation, devrait être une priorité. La société française choquée par les attentats, a, elle aussi, connu une très forte mobilisation contre la radicalisation. Si certaines initiatives nées avant les attentats ont été accompagnées, d’autres mises en place spontanément et localement, ne sont ni recensées, ni évaluées. Des études de synthèse ont été demandées à des chercheurs puis laissées sans suite. Là aussi une vision d’ensemble parait indispensable.

Erreur de traitement enfin : parler de terrorisme au lieu de parler de radicalisation équivaut à traiter le symptôme plutôt que la maladie. Gérard Chaliand définit le terrorisme comme « une forme d’action violente dont les effets médiatiques et psychologiques sont supérieurs à l’impact stratégique ». Se focaliser sur la forme sans chercher à comprendre quelle sont les racines idéologiques du terrorisme actuel, c’est se limiter à détecter l’acte plutôt que ses ressorts et ses mécanismes. Le loup solitaire n’existe pas. Tous les attentats qui ont frappé la France ces deux dernières années, étaient tous connectés aux cellules souches salafistes implantées sur le territoire depuis une vingtaine d’années, ghettoïsées dans certaines communes, toujours très respectueuses de vivre dans la légalité[iii]. L’enquête sur l’attentat de Manchester a donné lieu à l’arrestation de 11 personnes. Quel réseau va révéler l’attentat de Londres ?

Se draper ensuite dans la position d’irresponsabilité de la victime évite de se remettre en question. « On nous a déclaré la guerre » avait affirmé le Président français, alors que nos avions participaient depuis plusieurs mois à l’Opération Chammal.  Quand la Grande Bretagne et l’Espagne ont été frappées par des attentats en 2004 et 2005, on a fait le lien avec leur participation à l’invasion de l’Irak. Quand les terroristes du Bataclan crient en tirant sur les victimes « On tue des enfants chez vous, parce que vous tuez des enfants chez nous », on ne l’entend pas. Débattre de notre diplomatie est un tabou ! Le terrorisme aujourd’hui tue 90 % de musulmans et les trois pays les plus affectés sont le Pakistan, l’Afghanistan et l’Irak, déchirés par la guerre entre sunnites et chiites. Peut-on intervenir ? Le doit-on ? La militarisation pour lutter contre le terrorisme, est une erreur récurrente qui génère une accentuation de la menace terroriste comme dans tout conflit asymétrique : 240 morts et plus de 900 blessés sur le territoire et aucun soldat français tué en Syrie et Irak, étonnant constat. Enfin lutter contre Daech pour défendre l’Arabie saoudite, qui est la matrice du salafisme depuis plus de 70 ans, et le plus gros fournisseur de combattants étrangers en Afghanistan et dans l’Etat islamique, et qui pratique les mêmes horreurs, est un oxymore diplomatique que « 10 milliards de contrat » ne suffisent pas à justifier ! L’Europe se trouve à nouveau face à une stratégie américaine affirmée par le président Trump qui qualifie l’Arabie « d’alliée » et l’Iran « de pays terroriste ». Va-t-on à nouveau faire la même erreur stratégique qui fut la nôtre après le 11 septembre et le fameux discours de G W Bush sur les Axes du Mal ?

L’Europe n’est pas encore un espace de lutte contre le terrorisme. La coopération entre polices fonctionne mais les systèmes judiciaires préservent leur spécificité. La Grande Bretagne harcèle plus Julian Assange que Rachid Ramda, cerveau des attentats de 1995 en France dont nous avons mis 10 ans à obtenir l’extradition. Il est probable que les combattants rentrant de Syrie pour disparaitre, vont se disperser entre les différents pays de l’Union Européenne qui ne constituent toujours pas un espace judiciaire uni.

Pierre CONESA

Ancien Haut fonctionnaire

Auteur de « Docteur Saoud et Mister Djihad, la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite »

 

[i] Quelle politique de contre-radicalisation en France ? www.favt.org

[ii] Voir Surtout ne rien décider : petit manuel de survie en milieu politique (Fayard

[iii] ‘La propagande francophone de Daech » partie finale www.favt.org

2 réponses
  1. Dahool
    Dahool says:

    Bonsoir

    « Enfin lutter contre Daech pour défendre l’Arabie saoudite, qui est la matrice du salafisme depuis plus de 70 ans, et le plus gros fournisseur de combattants étrangers en Afghanistan et dans l’Etat islamique, et qui pratique les mêmes horreurs, est un oxymore diplomatique que « 10 milliards de contrat » ne suffisent pas à justifier ! »

    C’est pas clair ainsi ?
    Wikileaks a révèlé que Clinton était au courant.

    Et nos responsables ne sauraient pas ?
    Ce n’est pas qu’une question de pognon, le chaos ambiant est bien utile.

    Ps: bienvenu sur le site, il est toujours très intéressant d’avoir votre point de vue, c’est tellement différent de la mascarade médiatique qui nie ces réalités. Vous permettez la comparaison, un curieux comme moi s’en voit ravi.

  2. jp
    jp says:

    Bienvenue sur le site et merci pour votre bulletin.

    Emmanuel Vals a dit : « Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser. »

    Donc ce n’est pas lui qui nous aiguillera sur ce que sont ces racines idéologiques du terrorisme.

    Et c’est bien dommage. J’aurais bien aimé savoir pourquoi des gens français nés en France, qui sont allés à l’école en France, décident un jour de tuer dans la foule le maximum de gens sachant qu’ils vont mourir en martyrs abattus par les forces de l’ordre.

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