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Quand les bulles font perdre la boule, les discours deviennent débiles.

Un vent d’euphorie a soufflé sur l’Asie lisait-on dans les commentaires de pré-ouverture au petit matin du jeudi 9 avril : un doux euphémisme puisque la bourse de Hong Kong a connu un mini-krach à la hausse de +6,2% au cours de la première demi-heure de cotations, lesquels s’ajoutaient aux +3,8% de la séance de mercredi, soit un « bang » supersonique de +10% « tout rond » en moins de 8 heures de cotations effectives.

C’est typiquement le scénario de hausse parabolique qui vient conclure de nombreux mouvements boursiers caractérisés par une hystérie spéculative: Pékin n’a pas encore annoncé la moindre mesure concrète en matière de soutien monétaire (la rumeur circule avec insistance depuis début avril) que le marché chinois « price » déjà la mise en oeuvre d’un quantitative easing équivalent à celui du Japon.

Un espoir loin d’être démesuré car -même si cela est peu commenté- la Banque Centrale chinoise est de très loin celle qui a injecté le plus d’argent sous une forme ou une autre dans son économie: autant que la FED en terme de quantité (équivalent Dollar) pour un PIB inférieur de 40% à celui de l’Amérique.

D’où une prolifération de mauvaises dettes, liées à de mauvaises allocations d’actifs, souvent dictées par le souci d’un retour sur investissement immédiat… synonyme de corruption à grande échelle.

Dans ce même registre des mauvaises décisions financières dictées par une avidité d’argent qui frôle l’obsession, il y a ce rush historique -non, le terme est trop faible, c’est une ruée hystérique- vers la bourse.

Beaucoup de chinois s’y précipitent de la même façon qu’au Casino dès qu’ils ont touché leur « enveloppe » (en l’échange d’un sésame administratif ou d’un prêt qui permet de faire survivre un projet moribond).

Mais la bulle boursière en Chine n’est pas alimentée par quelques milliers de fonctionnaires ou de banquiers corrompus mais bien par des centaines de milliers de nouveaux actionnaires néophytes chaque semaine (plus de 1,5 millions à l’issue de la dernière semaine de mars) pour qui la bourse « ça gagne à tous les coups ».

D’après de récentes statistiques émanant des banques elles-mêmes, 6% des nouveaux actionnaires ne savent pas lire… mais peu importe, il suffit de savoir compter… et de repérer sur l’écran la touche « achat » puis « valid ».

Les nouveaux actionnaires sont appâtés par un doublement des indices chinois en à peine 9 mois (le SSE de Shanghai vient de tester les 4.000Pts contre mois de 2000 fin 2013): les indices européens font pâle figure avec leurs 40% de hausse au cours des 6 derniers mois (et à peine plus de 25% depuis la mi-octobre 2014 pour des investisseurs qui mesurent leur performance en Dollar).

Nous aurions tort de nous moquer d’eux, de leur naïveté, de leur comportement grégaire, de leur exubérance irrationnelle car nous avons chez nous -dans nos firmes de gestion ayant pignon sur rue et les honneurs de la télévision- des stratèges qui font preuve d’un enthousiasme aussi hyperbolique que la courbe du CAC40.

Les mêmes qui jugeaient fin février que +12% en 6 semaine, cela va trop vite et que ce ne sera pas tenable affirment aujourd’hui, avec des indices qui affichent 10% de plus (en moins de 6 semaines cette fois) que la hausse va probablement perdurer car elle n’est en rien excessive mais dictée par des signaux économiques encourageants (le marché prend juste un peu d’avance, comme il le fait depuis 4 ans que les profits stagnent tandis que les cours de bourse ont plus que doublé).

Les flux de liquidités sont si massifs qu’aucune fausse note dans l’actualité macroéconomique ne peut venir couvrir le rugissement du réacteur haussier, semblable à celui d’un Rafale au décollage: le CAC40 vient d’engranger +22% depuis le 1er janvier.

Préparez-vous à le voir doubler la mise d’ici fin 2015 et tester 6.000, voir les sommets de 2007 (6.150): avec des taux négatifs, plus rien n’est impossible.

Car nous n’en sommes qu’au début du déversement de liquidités du siècle -non pardon, du millénaire- car des milliers de milliards de Dollars en quête de rendement n’ont d’autre alternative que d’être investis en action.

Le Nasdaq n’offre même plus 1% de rendement (contre 1,5% pour des bons du Trésor à 5 ans) et le S&P500 à peine 1,85% (contre 1,95% pour les T-Bonds 2025) mais les « sherpas » -et autres faiseurs d’opinion- de Wall Street ne sauraient s’arrêter à ce genre de détail « irrelevant » (sans pertinence).

De toutes façons, le rendement des valeurs du CAC40 avoisine 2,5% (sur la base des estimations pour 2015) et va forcément s’amplifier avec les méga profits découlant du déclin de -20% de l’Euro en 1 an.

Et si les profits espérés ne sont pas au rendez-vous, il y a les rachats de titres (la barre des 750MdsE devrait être franchie cette année).

Et si les rachats de titres ne suffisent pas à masquer la stagnation des ventes et des marges, il y a les fusions, les mégas-fusions, et même les « hyper fusions »… lorsque les lanceurs d’OPA ont fondu les plombs.

Aucune cible n’est trop grosse quand l’argent à crédit est gratuit et offert en quantité illimitée: le dernier exemple en date c’est Shell , le N°1 européen du pétrole qui lance une offre de 64MdsE pour racheter le N°3 britannique de l’énergie « BG Group » (ex British Gas).

Le but avoué est d’une pertinence qui force l’admiration: Shell veut grossir pour combler l’écart par rapport à Exxon Mobil.

La bourse, la finance globalisée, cela ressemble désormais à un concours du type « qui à la plus grosse »… opération de rachat en cours, et surtout à n’importe quel cours.

Shell a peut-être les moyens de ses ambitions… mais le rachat de BG s’effectue sur la base d’un PER de 66.6 alors que Shell affiche un PER de 15,5 sur 2015 et 12 sur 2016 (pour Exxon Mobil c’est 22,6 et 15,6 en 2016).

Shell devrait donc parvenir à… rendre son rival Exxon-Mobil plus attractif aux yeux des investisseurs, grâce à des multiples qui apparaitront bientôt plus favorables qui ceux du consortium anglo-néerlandais !

Mais au fait, si l’économie était en croissance, si les consommateurs ne savaient plus où donner de la carte de crédit -grâce en soit rendu au pouvoir d’achat « restitué » par la baisse du coût de l’énergie-, pourquoi des multinationales prospères et prétendument pleines de projets d’avenir auraient-elles besoin de se livrer un gigantesque jeu de « pac-man » motivé soit par un souci d’optimisation fiscale, soit par de pseudo-synergies dont l’essentiel se résume à des économies d’échelle, synonymes de licenciements en masse ?

Avec désormais 910Mds$ de fusions acquisitions conclues en 3 mois et une semaine de part et d’autre de l’Atlantique, c’est déjà plus que la moitié du montant record de 1.850Mds$ de l’année 2007.

En Chine, il s’est ouvert plus de comptes en 3 mois et une semaine que durant toute l’année 2014 qui surpassait le précédent record d’ouvertures observé, mais oui, également en 2007.

Parmi les grosses différences avec 2007, les PER sont beaucoup plus élevés et les perspectives de croissance en Chine, aux Etats Unis et en Europe sont beaucoup moins fortes.

Mais, la principale différence, c’est que l’argent est gratuit et il faut désormais payer pour prêter à des Etats qui ne nous rembourseront jamais.

Peu importe, ils rouleront la dette indéfiniment… enfin, jusqu’à ce que les peuples réclament que la tête des grands argentiers qui les spolient -au profit des 0,01% possédant la moitié de la richesse mondiale- roule dans la sciure.

 

Ph Béchadebulles

4 réponses
  1. emmanuel
    emmanuel says:

    Remarquablement écrit, juste avec une pointe d’ironie et d’humour : merci Philippe.

    A présent je suis convaincu que la chine est rattrapée par toutes les déviances de la conception occidentale du Capitalisme, et doit comme nous inventer un nouveau modèle pour sa croissance.

    Mais la Chine est prise dans une fuite en avant a l’issue qui sera tout aussi fatale que pour nous.
    Tenir la croissance absolue dans l’absolue, une croissance qui se relativise inexorablement.

    Et la Chine cherche à s’imposer en précipitant la fin du Roi Dollar. Et nous sommes dans une logique de confrontation ultime qui aura son extremum.

    Cela sent la poudre en mer de Chine, dans l’océan Indien, et ailleurs.

    Et Obama s’est refugié dans le camp des réalistes: autrement dire des Faucons. Pour Obama les Etats Unis doivent rester une grande puissance disposant de la plus puissante armée du monde.
    A mot couvert c’est la politique de la canonnière avec des SNLE.

    Et la Chine en réponse modernise sa capacité de 1ere frappe nucléaire en se dotant de systèmes qui rendent obsolètes le concept de dissuasion nucléaire.

  2. DenisDenis
    DenisDenis says:

    « Il faut désormais payer pour prêter à des Etats qui ne nous rembourseront jamais. » ou comment résumer en une formule lapidaire la situation ubuesque que nous vivons. Merci pour cet article lucide.

  3. Emmanuel
    Emmanuel says:

    « Jusqu’à que les peuples réclament que la tête des grands argentiers qui les spolient – au profit des 0,01% possédant la moitié de la richesse mondiale – roule dans la sciure » : faudrait-il en arriver là pour mettre fin à ce système ploutocratique ? Un accès de pessimisme me pousse à le croire mais avec une probabilité de concrétisation inversement proportionnelle à la violence de la méthode.

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