Les experts du 22 avril 2015 – Fragilité

Olivier Berruyer

La fragilité est le maître mot du débat entre Olivier Berruyer, Guillaume Dard et André Lévy-Lang sur le plateau des Experts le mercredi 22 avril 2015. Retour sur ces 40 minutes d’émissions avec au sommaire :

  • La loi Rebsamen sur le dialogue social
  • Les propos du ministre allemand Schäuble
  • La question grecque et la fragilisation du système européen
  • Les taux d’intérêt négatifs et les déséquilibres qu’ils peuvent engendrés
  • Le shadow banking et la question des banques

De la loi Rebsamen au propos de Schäuble

La loi Rebsamen sur le dialogue social

Pour Guillaume Dard, la loi Rebsamen est « une illustration du degré de complexité, de complication même, dans lequel est arrivée la France. » Malgré les bonnes volontés potentielles des partis pris en compte dans ces débats, nous arrivons à un point où nous ne savons plus quoi faire : « c’est la société bloquée. »

André Lévy-Lang considère que « c’est un petit pas en avant » grâce à un petit gain de temps pour les chefs d’entreprises. Pour rappel, cette loi sur le dialogue social propose maintenant pour les entreprises de 50 à 300 employés des réunions entre une délégation unique et le patronat qui ne sont plus forcément annuelles mais peuvent être tous les 2 ans ou tous les 3 ans. Néanmoins, M. Lévy-Lang le rappelle, le problème français concerne les Entreprises de Taille Intermédiaire (ETI) qui ne sont pas assez nombreuses dans le pays à causes des lourdeurs administratives et financières les concernant. Or il s’avère que cette loi va selon lui rajouter un poids de plus pour ces ETI.

« il n’y a quand même pas grand chose à en dire parce que ce n’est pas grand chose » Olivier Berruyer

Pour notre Econoclaste Olivier Berruyer : « il n’y a quand même pas grand chose à en dire parce que ce n’est pas grand chose » malgré quelques simplifications comme celle mentionnée : les entreprises passeront de 17 consultations et 12 négociations par an à 3 consultations et 3 négociations par an. De plus, les interventions du Président de la République sur le sujet montre selon lui « un problème de préparation lourde sur des dossiers importants », signe d’une « incompétence. »

L’intervention d’Olivier Berruyer sur la loi Rebsamen

 

Schäuble a-t-il raison ?

La loi Rebsamen est-elle donc une loi antidépresseur pour tous les partis ? Pas entièrement pour Guillaume Dard, pour qui nous subissons quand même « les pressions de Bruxelles » qui ont rendu « indispensable » cette loi dans un soucis de rendre plus flexible le système français.

« les allemands il y a un moment où il va falloir qu’ils arrêtent de donner des leçons à tout le monde. » Olivier Berruyer

Olivier Berruyer considère quant à lui que la loi Rebsamen n’est pas si « indispendable » pour Bruxelles que cela car la France n’est pas, à l’inverse des propos tenus par le ministre allemand Schäuble, l’homme malade de l’Europe au vu des évènements en Grèce, des problèmes en Espagne ou encore en Italie. Ainsi : « les allemands il y a un moment où il va falloir qu’ils arrêtent de donner des leçons à tout le monde. »

Pour André Lévy-Lang, les propos de Schäuble sont choquants et ce n’était pas à lui de dire que la France « serait contente que quelqu’un force le Parlement. » Guillaume Dard néanmoins envisage que la possibilité qu’un homme politique français ait pu dire ça à Schäuble hors caméra serait fort probable et que, par conséquent, il ne faut pas « faire semblant d’être offusqué. »

 La question grecque et la fragilisation du système européen

La Grèce est-elle en banqueroute ?

Le gouvernement grec a demandé aux entreprises publiques du pays d’envoyer leur argent à la Banque Centrale du pays. Dans une situation où la Grèce est énormément endettée, ne sommes-nous pas face à une banqueroute grecque ?

Le constat de Guillaume Dard est simple : « C’est le processus argentin, on racle les fonds de tiroir. Il n’y a plus d’argent en Grèce. » En plus de ça, les dépôts bancaires continuent de baisser : « la crise des liquidités va arriver d’une minute à l’autre. (…) On sent bien qu’il va y avoir un blocage des capitaux et que c’est la dernière ligne droite parce que les grecs ne veulent pas céder au diktat européen (…) ça va être très dur pour les citoyens grecs. »

« On a compris maintenant que Syriza ne pouvait pas céder pour des problèmes politiques et même démocratiques par rapport à la Grèce. » Pour Olivier Berruyer la partie était jouée d’avance : nous avions prêté de l’argent à un pays dont nous savions qu’il ne pourrait pas le rembourser. Comment dans un tel cas s’étonner que la fin qui semble être proche maintenant soit heureuse pour les deux camps ?

« La Grèce subit une baisse du PIB digne d’un temps de guerre. » Olivier Berruyer

Intervention d’Olivier Berruyer sur la baisse du PIB en Grèce

 

Le système européen est-il mis à mal ?

De plus, ne sommes-nous pas dans une zone monétaire commune ? Les fonds employés ne devraient-ils pas être utilisés pour pallier aux problèmes localisés ?

« On pourrait reconnaître que ça a été un surcoût et quand on le lisse sur l’Union Européenne sur quelques années ce n’est quand même pas grand chose. » Olivier Berruyer

Néanmoins, l’analyse de l’Econoclaste décrit un problème politique puisque l’Union Européenne s’entête – « mais il y a quand même des raisons à ça » – à exiger des réformes de la Grèce alors qu’elle devrait peut-être se contenter de demander de droit son argent en laissant la Grèce se réformer toute seule pour éviter des histoires « d’ingérence assez sidérante. » Mais si on continue comme ça : « on va aller au krach (…) », la Grèce va mettre « la Banque Centrale en l’air et une crise sur les marchés dont on va se souvenir pendant des décennies. »

Intervention d’Olivier Berruyer sur l’ingérence de l’Union européenne dans la politique grecque

Première partie du débat

Pour André Lévy-Lang : « la taille du problème est à la mesure des moyens de l’Union Européenne. » Nous pouvons espérer nous en sortir parce que les dirigeants politiques ne seront pas prêts à laisser un pays aussi faible dans le PIB mondial couler une partie des marchés. Mais « le problème c’est qu’on est dans une situation de poker, c’est-à-dire que les marchés ne croient pas à une sortie de la Grèce. » Toutefois, il reste convaincu d’un renoncement de recouvrir l’argent de la dette grecque pour éviter une étincelle similaire à 1914.

Cependant Guillaume Dard pointe selon lui ce qui est la vraie question, puisque celle d’un remboursement de la Grèce ne se pose même plus. « Est-ce que la Grèce accepte un certain nombre de règles du jeu de fonctionnement ? » En effet, avec des élections arrivant bientôt en Espagne, si la Grèce ne suit plus les règles, alors le système européen serait extrêmement fragilisé et l’Espagne pourrait elle aussi rejeter les règles européennes. Dans ce cas le système ne tiendrait probablement plus, sujet à un effet domino fort.

Effectivement, et tous les acteurs du débat sont d’accord là-dessus, les pays comme l’Espagne ou le Portugal qui considèrent avoir fait de gros efforts pour suivre les règles du jeu dictées par le FMI et l’Europe verraient alors surgir très probablement des Syriza dans leur pays.

« Paradoxalement, le vrai risque de la Zone Euro c’est la démocratie dans chaque pays. » André Lévy-Lang

Taux d’intérêt négatifs et déséquilibres

Les taux d’intérêt négatifs pourraient-ils faire couler toute une partie de la finance comme les assureurs et fonds de pension par exemple ?

La question est mal posée pour Guillaume Dard puisque les fonds de pension et les assureurs ne marchent pas de la même manière, de même qu’il existe plusieurs type d’assureurs et que, selon leur spécificité, l’existence du risque d’être mis à mal par ces taux négatifs varie. En effet, ce sont les institutions qui se sont engagées à fournir un rendement à taux fixe qui sont inquiétées par ces taux d’intérêt négatifs.

Par exemple, pour les fonds de pension anglo-saxons qui se sont engagés à une retraite en montant, ce risque existe puisqu’ils promettent des rendements que des taux d’intérêts négatifs vont détruire, mettant le Royaume-Uni et les Etats-Unis dans une obligation de remonter leur taux pour sauver le système de retraite par capitalisation. « C’est la rémunération de l’épargne qui est en jeu. »

Cette question « est explosive » pour André Lévy-Lang. « Le risque c’est le marché obligataire » dans son ensemble où sont présents les banques centrales, les fonds de pension, les assureurs et les gérants d’actifs. Les fonds de pension sont de moins en moins dans une logique de fournir des montants fixes, s’éloignant de l’idée de retraite par capitalisation, mais une partie est néanmoins touchée par cette question.

Pour les assureurs le risque théorique est le suivant : si les taux d’intérêt remontent, les clients de ces assureurs « peuvent être tentés de retirer leur argent qu’ils ont garanti en capital, et le replacent sur les marchés. » Toutefois, M. Lévy-Lang n’y croit pas pour deux raisons : les grands assureurs ont fait des réserves et il y a une stabilité historique des clients qui ne croient pas au faillite des assureurs.

Le risque est donc placé sur la liquidité du marché obligataire, notamment dans un cas où les taux remonteraient trop vite. En effet, depuis 2008, avec la mise en place d’un grand nombre de restrictions sur les banques, ces dernières sont beaucoup moins actives sur les marchés et sont restreintes dans leur rôle de faiseur de marché. Le rôle de faiseur de marché ayant été réduit chez les banques, la liquidité du marché obligataire (notamment corporate) a baissé. C’est donc de là que peut venir la prochaine crise pour André Lévy Lang.

Pour notre Econoclaste, le problème n’est pas uniquement sur le marché obligataire des suites des taux bas. En effet, le vrai problème de ces taux bas est la constitution « des bulles (…) au niveau des marchés financiers par une allocation des investissements qui est tout à fait faussée. » Et ce genre d’évènement apparaît d’après Olivier Berruyer à chaque fois qu’il y a des périodes de taux bas un tout petit peu trop longues. Etant dans une période « exceptionnellement longue », comment pourrions-nous échapper à ce gonflement de bulles ?

Intervention d’Olivier Berruyer sur le problème des taux bas

« Ca pue beaucoup plus que depuis 2008. » Olivier Berruyer

Les taux bas n’ont jamais relancé une économie pour notre Econoclaste. Ce qui relance l’économie est la perspective de croissance. Le problème, c’est « que le taux d’intérêt n’est toujours vu que d’une seule facette » : celle de l’investissement pour le chef d’entreprise. Cependant « le taux d’intérêt c’est la rentabilité du prêteur. Donc là on a détruit la rentabilité pour les prêteurs et pour les investisseurs. » Voilà pourquoi les taux bas ne peuvent relancer l’économie selon Olivier Berruyer.

Guillaume Dard vient pourtant nuancer ces propos pour justifier une partie des actions de la Banque Centrale Européenne (BCE) puisque le constat il y a plusieurs mois était le suivant : un risque de déflation, trop de chômage et un manque de compétitivité au niveau de la Zone Euro. Les mesures prisent ont donc été premièrement une dévaluation de l’euro pour lutter contre la déflation. Ensuite « faire baisser la prime de risque sur tous les actifs risqués, c’est-à-dire qu’on va faire acheter des actions » pour espérer obtenir ensuite une « percolation dans l’économie réelle ». Finalement assécher la rentabilité des banques en les empêchant de placer leur argent à la BCE (en imposant un taux négatif) ou en achetant des obligations (car elles ne rapportent plus rien) pour qu’elles soient obligées de faire beaucoup de crédits pour espérer avoir une rentrée d’argent.

Ces mesures commencent pour lui à porter leurs fruits puisque nous assistons à une augmentation des crédits dans la Zone Euro et à une convergence des taux d’intérêt des obligations des pays de la Zone. Rejoint sur ce début de constat par André Lévy-Lang, la solution pour un retour à une croissance généralisée serait les entreprises, qui elles se portent bien.

Le shadow banking et la question des banques

Le shadow banking

Revenons tout d’abord sur un point important : qu’est-ce que le shadow banking ? La réponse est apportée par Guillaume Dard : ce terme correspond aux SICAV (Société d’Investissement à Capital Variable) obligataires et monétaires dans lesquelles nous pouvons placer une partie de notre épargne mais comme ces dernières ne sont pas des banques, le terme shadow banking est employé.

Le shadow banking n’est donc pas un phénomène caché et inconnu. Toutefois, il convient de se poser là encore, souligne André Lévy-Lang, la question de la liquidité de ce marché. Les investissements dans les SICAV sont peut-être intéressants mais sommes-nous capables d’investir dans une SICAV et d’en sortir comme nous le souhaitons ?

La question des banques et du financement

Les réglementations imposées aux banques après 2008 « ont été trop loin » pour Messieurs Dard et Lévy-Lang puisque nous nous retrouvons avec maintenant des problèmes de liquidité. En effet, que se passe-t-il lorsque nous empêchons par exemple un assureur d’acheter des actions quand ce marché monte et que nous l’obligeons à acheter des obligations qui rapportent 0 ?

Pour M. Lévy-Lang il y a deux façons de se pencher sur la question des banques concernant le respect des réglementations internationales :

  • la façon américaine avec une stigmatisation des banques en public (amendes, etc.) et une protection de ses dernières derrières
  • la façon européenne, et française, d’appliquer ces réglementations de manière encore plus poussée alors que l’industrie financière est une industrie en tant que telle et que nous restons un pays très « bancarisé. »

Olivier Berruyer critique toutefois la tournure de la situation concernant la finance actuelle. Si elle est nécessaire effectivement pour entreprendre des projets, nous arrivons aujourd’hui sur des marchés de dérivés atteignant les niveaux de 2008 alors que ces derniers ne sont pas impliqués dans le financement en tant que tel de projets. Pour lui rien ne vaut un bon banquier qui fait du crédit et qui s’en contente.

Deuxième partie du débat

En conclusion de ce débat passionnant : fragilité de la loi Rebsamen, fragilité de la question grecque, fragilité de notre système européen et fragilité de la finance moderne !

Rédigé par Raphaël Becanne

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